Les tirailleurs sénégalais et l’expérience combattante de la Grande Guerre

Anthony Guyon

La Grande Guerre marqua un tournant pour les soldats originaires d’Afrique subsaharienne. Pour la première fois, ces hommes vinrent combattre en Europe. De ces cinq années, émergèrent une série de principes indispensables à leur gestion et leur utilisation. Plus qu’une expérience militaire, ce conflit doit aussi être pensé sous les angles social et culturel pour parfaitement aborder ce moment. L’hivernage, l’alimentation et la forme de leurs combats furent autant d’éléments pensés entre 1914 et 1919, puis qui perdurèrent au cours de l’entre-deux-guerres.

The World War I was a turning-point for African soldiers. For the first time, these men came to fight in Europe. Of these five years, emerged a rule series essential to their use. More than a military experience, this conflict must be also thought under the social and cultural angles to approach perfectly this moment. The winter quarters, the food and the shape of their fights were so many elements thought between 1914 and 1919, then which continued during the interwar period.

1Le corps des tirailleurs sénégalais naquit en 1857. Ses premières missions furent d’assister les troupes métropolitaines dans la conquête des territoires africains, avant d’assurer la pacification de ces colonies, ainsi que le maintien de l’ordre. Ces opérations, pour lesquelles ils constituaient la majorité des troupes engagées, se cantonnaient alors à l’Afrique occidentale française, l’Afrique équatoriale française, puis ils furent aussi envoyés sur l’île de Madagascar et au Maroc. Néanmoins, la Grande Guerre marqua une nouvelle période pour l’ensemble des soldats africains puisqu’ils vinrent combattre pour la première fois sur le sol européen. Ils participèrent à l’essentiel des grands affrontements du conflit, depuis la bataille des frontières à l’automne 1914 aux dernières opérations de 1918. Ils furent même parmi les derniers combattants démobilisés et certains ne retrouvèrent leur territoire d’origine qu’en 1920.

2La 8e Direction (en charge des troupes coloniales) fut amenée à réfléchir à l’emploi de ces hommes dans un contexte particulier. En effet, les tirailleurs de septembre 1914 n’étaient pas les mêmes que ceux recrutés en 1915 ou en 1918, et ne furent surtout pas pensés de la même manière. Pour des raisons sanitaires, ils étaient retirés du front entre les mois d’octobre et avril. Cette pratique de l’hivernage devint consubstantielle aux soldats africains et revêtait une double fonction : protéger ces hommes des rigueurs de l’hiver et les former. Malgré ces enjeux, la vie dans les camps du Sud de la France restait marquée par la précarité et l’ennui. Les meilleurs cadres européens demeuraient sur le front et les hommes chargés de préparer les troupes coloniales au combat étaient alors soit incompétents, soit peu motivés, voire les deux. Pourtant, cette pratique permit de mieux comprendre ces hommes. Comme pour l’ensemble des soldats, le ministère de la Guerre réfléchit aux moyens d’agir sur leur moral. Le rapport aux femmes, à l’alcool, les pratiques religieuses et les relations quotidiennes entre les ethnies furent autant de sujets traités avec sérieux.

3De cette expérience combattante, il ressort alors trois éléments : une bien meilleure connaissance des tirailleurs sénégalais en tant que militaires et donc en tant qu’hommes, l’enracinement de ces troupes au sein de l’armée française, puis la difficile reconnaissance de leur implication dans le conflit. Force est de constater que la Grande Guerre bouleversa la conception que l’état-major avait des soldats africains. Loin de l’image véhiculée par le stéréotype Banania, les cadres de l’armée française connurent de mieux en mieux ces hommes et les utilisèrent progressivement avec une plus grande cohésion et efficacité, à l’exception notable de la bataille du Chemin des Dames en 1917.

4Le fonds Moscou contenant, entre autres, les archives de la 8e Direction rédigées entre 1915 et 1940, puis désormais stocké au Service historique de la Défense à Vincennes, offre une grande quantité de documents éclairant le rôle des soldats africains dans le premier conflit mondial (Service historique de la Défense [SHD]/GR, 8D54, 8D55, 8D 63, 8D149, Fonds Moscou). Ces dossiers permettent également de poser un regard se concentrant sur les seuls aspects militaires, sans s’aventurer sur les thématiques les plus sensibles. Le but est de partir du soldat et de se concentrer sur cet aspect en profitant du renouveau de l’histoire militaire à l’œuvre depuis un demi-siècle (Heyriès, 2012). Les combats ne furent ici qu’une des multiples activités des tirailleurs sénégalais. Le reste du temps, leur formation, les soins prodigués et l’évolution de la pensée de l’état-major sur leur utilisation témoignaient d’une volonté d’aborder l’ « indigène » à travers le soldat.

5Il s’agit donc ici de montrer dans quelle mesure la Grande Guerre constitua-t-elle un virage dans la façon d’aborder et de penser les soldats noirs, qui devinrent une réponse crédible aux défis militaires à l’œuvre en ce début de XXe siècle ?

6Il convient d’abord de rappeler que l’engagement des tirailleurs sénégalais fut bien total, tant sur le plan géographique que militaire, durant l’ensemble des quatre années de conflit ; puis, la formation spécifique donnée à ces hommes dut être repensée pour qu’ils fussent en mesure de répondre aux enjeux climatiques et industriels de la guerre. Enfin, de cette rencontre naquirent une série de principes appelés à perdurer dans l’utilisation de ces hommes sur les théâtres d’opérations du Maghreb, du Moyen-Orient et d’Europe.

I. Combattre dans une guerre totale

7L’implication des troupes originaires des colonies représente désormais l’un des aspects les mieux connus de cette guerre. Les travaux de Jacques Frémeaux, Marc Michel, Danièle Domergue-Cloarec et Colette Dubois ont ainsi permis de mettre en exergue la guerre telle qu’elle a été vécue et pratiquée par les soldats d’Afrique noire.

I.1. Une présence réelle sur l’ensemble des fronts

8De 1914 à 1918, 134 000 soldats africains vinrent combattre en Europe ou au Maghreb. Ils prirent part aux batailles majeures ayant marqué la Grande Guerre. Certains débarquèrent à Sète dès le mois de septembre 1914 et furent immédiatement transférés sur les fronts du Nord pour participer aux combats d’Ypres et Dixmude. Ces premiers engagements furent un échec dans leur utilisation pour deux raisons. Tout d’abord, ces soldats, comme de nombreux Français, n’étaient pas préparés à cette nouvelle forme de guerre. Puis, en quelques semaines, ils subirent un changement drastique de climat. Même une fois arrivés en France, ils passèrent en quelques semaines du littoral méditerranéen aux rigueurs du climat continental, ce qui s’accompagna d’une série d’infections touchant plus particulièrement les bronches et les poumons.

9Face à ces premiers échecs, le généralissime Joseph Joffre décida de les retirer du front, tout en se montrant sceptique sur les capacités militaires des tirailleurs, tant vantées par leurs thuriféraires. Il convient cependant de nuancer ce bilan. La course à la mer révéla en effet d’importantes différences entre les soldats qui avaient déjà combattu, notamment au Maroc et ceux qui venaient d’être recrutés et arrivaient tout juste de Dakar. Les premiers s’étaient alors accoutumés au climat méditerranéen alors que les seconds se retrouvaient confrontés à une forme de guerre pour laquelle ils n’avaient pas été préparés et à la rudesse des milieux européens.

10Malgré cette réalité, l’état-major persista dans la croyance du mythe de troupes de choc durant les deux premières années du conflit. Pour le général Charles Mangin, la condition de combattant était innée aux Africains qui jouissaient, selon lui, d’une meilleure santé que les Européens car ils n’avaient pas connu les souffrances du travail industriel (Mangin, 1911). Ce fut en partie au nom de cette prétendue supériorité qu’ils furent envoyés en 1915 dans la presqu’île de Gallipoli pour combattre les forces de l’Empire ottoman. Les effectifs coloniaux y représentèrent 18 % des troupes engagées, la moitié des soldats d’outre-mer étant alors des tirailleurs sénégalais (Frémeaux, 2006, 131). En octobre 1915, sur les 10 700 soldats présents aux Dardanelles, 5 500 étaient originaires d’Afrique subsaharienne (Michel, 2003, 85). L’état-major les pensait alors davantage capables de résister à ce climat et au paludisme que les soldats européens.

11Si les recrutements opérés en 1915 suscitèrent en Afrique occidentale des fuites, des résistances, voire des guerres comme au Bani-Volta (Coulibaly, 2017), ils permirent une augmentation des effectifs. Les soldats africains participèrent alors aux deux grandes batailles de l’année 1916, à savoir la Somme jusqu’au mois de juillet et surtout Verdun. Ce fut dans cet endroit appelé à devenir un lieu de mémoire qu’ils accomplirent leur principal fait d’arme avec la reprise du fort de Douaumont les 24 et 25 octobre. Mangin avait tiré les leçons des échecs précédents et décidé d’amalgamer les tirailleurs avec d’autres unités de choc. Les pertes n’en demeuraient pas moins conséquentes, mais cette victoire devait assurer la promotion aussi bien de Mangin que des soldats africains.

12Le succès de Douaumont permit l’arrivée au premier plan du général Charles Mangin dans le plan élaboré par le nouveau commandant en chef des armées, le général Robert Nivelle. Ce dernier entendait utiliser au maximum les soldats noirs, notamment pour économiser le sang blanc comme il l’expliqua dans un courrier au nouveau ministre de la Guerre Hubert Lyautey (Michel, 2003, 96). Les généraux Nivelle et Mangin étaient également persuadés que les tirailleurs sénégalais pouvaient contribuer à la percée tant attendue du front allemand. Les engagements des 16 et 17 avril 1917, lors de la bataille du Chemin des Dames, constituent la page noire de l’engagement des forces noires dans la Grande Guerre. 44 à 45 % des 16 500 « Sénégalais » engagés furent mis hors de combat. Mangin fut tenu en partie responsable de ces pertes et désigné par l’opinion publique comme le « boucher des noirs ». Sur le plan militaire, l’échec de Nivelle tend à être en partie relativisé et replacé dans une dynamique plus globale (Cochet, 2014, 248). Les pertes africaines n’en demeuraient pas moins importantes et s’expliquaient à la fois par les défaillances du plan, et aussi par le fait que les soldats avaient été retirés trop tôt des camps d’hivernage.

131918 apparaît comme une année mieux pensée. Les recrutements de cette dernière année de combat se déroulèrent dans un meilleur climat que ceux de 1915 car ils furent en partie menés par le député du Sénégal Blaise Diagne. Il était alors le premier homme issu du continent africain à occuper cette fonction et promit à Georges Clemenceau d’accomplir le recrutement sans un seul coup de fusil (Thiam, 1992). Les soldats africains purent également devenir officiers, même si cela restait dans de faibles proportions et ne s’appliquait qu’au grade de sous-lieutenant. Parmi les opérations dans lesquelles ils furent impliqués, les tirailleurs participèrent à la défense réussie de Reims au cours de l’été 1918.

14En l’espace de cinq ans, la pensée des autorités militaires avait donc profondément évolué sur les tirailleurs sénégalais. Au fond, en septembre 1914, rares étaient les officiers comme Hubert Lyautey ou Charles Mangin à bien connaître les caractéristiques militaires de ces combattants. Les premiers engagements fragilisèrent le mythe de troupes de choc accompagnant leur arrivée en Europe. Les lacunes militaires, les fragilités immunitaires et la grande diversité cachant le terme générique et pour le moins trompeur de « tirailleurs sénégalais » se révélèrent progressivement.

I.2. Entre inconnue et raccourcis scientifiques, un bilan difficile à établir

15Proposer un bilan humain de la Grande Guerre pour les soldats africains demeure pour le moins complexe. D’une part les sources, en particulier africaines, manquent sur ce thème. D’autre part, certains chercheurs en raison de leur attachement charnel au sujet ont défendu l’idée que les tirailleurs sénégalais auraient servi de chair à canon. Le professeur malien Bakari Kamian, décédé en 2016, incarne ce courant. Son ouvrage sérieux par bien des aspects apparaît toutefois comme l’un des derniers où l’on peut lire cette idée : « Sur les 80 000 Soudanais engagés au combat, 17 000 au moins (un sur cinq) sont morts pour la France, pour une cause qu’on présentait comme la leur, pour une « mère-patrie » qui aujourd’hui rejette et expulse, enchaînés, menottes aux poignets et par avions charters, les sans-papiers, les immigrés clandestins, descendants de ces vétérans amenés de force en Europe comme chair à canon pour défendre la vie et la liberté des Français dans les tranchées de Verdun, sur la Somme, en Picardie, autour d’Arras en Artois, de Reims en Champagne, sur la Meuse… » (Kamian, 2001, 349). L’approche du professeur s’avère ici profondément téléologique et ne correspond pas à la réalité. Les chiffres montrent que les troupes noires n’ont pas subi de pertes supérieures à leurs homologues européens, bien que le général Robert Nivelle ait émis l’idée d’économiser les forces métropolitaines par le sang des soldats coloniaux.

16L’ensemble des spécialistes de la question s’entendent globalement sur un taux de pertes d’environ 20 %, soit le même que pour les troupes métropolitaines. Cela n’empêche pas que les tirailleurs sénégalais payèrent un lourd tribut lors de la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, beaucoup d’hommes décédèrent sans combattre comme le rappelle Colette Dubois pour les soldats d’A.E.F. recrutés en 1918 qui succombèrent des suites de maladies entre Brazzaville et Dakar sans avoir combattu. L’exemple de la commune de Lectoure confirme ce terrible bilan sanitaire. Cette petite ville du Gers abrite en son cimetière un carré comptant 73 tombes de soldats venus d’Afrique subsaharienne et issus du 14e bataillon de tirailleurs sénégalais (B.T.S.). La lecture des dates gravées sur les sépultures nous apprend que tous perdirent la vie entre le 1er août 1918 et le 27 août 1919. La plupart d’entre eux moururent donc après la fin des combats et il semblerait que la grippe espagnole fût responsable de la grande majorité des décès.

17Le bilan de la guerre ne peut donc se résumer à la lecture manichéenne de la « chair à canon ». Il reste de nombreux points d’ombre sur le retour des blessés, des anciens combattants ou encore des estropiés. Un centre existait à Dakar pour gérer les soldats mutilés et estropiés. En liaison avec le centre de Bordeaux, il recensait les hommes et leurs blessures, puis il essayait de les réinsérer dans les sociétés locales. Le médecin-chef de ce centre Wilhelm avait alors dénombré en mars 1919, 1209 mutilés et estropiés. Ses chiffres étaient d’une grande précision et tenaient compte aussi bien des blessures que de l’origine géographique. À titre d’exemple, il avait identifié trois aveugles guinéens et vingt-quatre Ivoiriens amputés d’une jambe. Si le centre manquait de moyens et que les matériaux étaient de moins bonne qualité que pour les soldats métropolitains, le personnel du Centre brillait par son implication. Le médecin-chef Wilhelm acheta ainsi à plusieurs reprises les matériaux nécessaires avec ses propres revenus par le biais du commerce local (SHD/GR, 8D149, Médecin aide-major de la 1ère classe Wilhelm, « Rapport sur les conditions d’installation et de fonctionnement du centre d’appareillage et de rééducation de l’A.O.F., Dakar, le 31 mars 1919 »).

18Par ailleurs, la distance en Afrique occidentale française et le mode de vie villageois amena les blessés à ne plus venir vers le centre une fois revenus auprès des leurs. Ayant retrouvé leur famille après plusieurs années de séparation, ils refusèrent de les quitter à nouveau pour rejoindre des programmes auxquels beaucoup ne croyaient pas forcément et disparaissaient alors des sources.

19L’implication des troupes noires dans la Grande Guerre fut totale et marquée par un lourd bilan humain. Si l’idée de « chair à canon » ne résiste plus à l’étude précise des faits, il est vrai que les anciens combattants africains disparurent souvent des sources une fois revenus au village. Certes, les autorités françaises ne proposèrent pas de structures suffisamment nombreuses et disposant de moyens conséquents, mais cela était aussi dû au système colonial. Les colonies demeuraient sous-encadrées sur le plan administratif et ne disposaient donc pas des personnels nécessaires. Au-delà de ces aspects, la formation et la préparation des soldats africains restent moins bien connues en raison du désintérêt longtemps porté par les historiens à ces questions mais aussi et surtout de l’absence des archives traitant de ces sujets, de la guerre jusqu’à la fin du XXe siècle.

II. Préparer les Africains à la guerre, une mission complexe

20Former les nouvelles recrues fut une étape assez difficile pour plusieurs raisons. D’abord, les meilleurs cadres européens se trouvaient sur le front. Cette mission incombait donc aux officiers et sous-officiers jugés les plus faibles pour opérer au cœur des combats. Par ailleurs, les cadres ayant déjà effectué des missions à la tête des troupes coloniales furent le plus souvent appelés pour mener des unités au cœur des zones d’affrontement. Les responsables de la formation connaissaient donc assez mal ces hommes. Les rivalités ethniques, les spécificités de chaque peuple, les éléments permettant de remonter le moral des troupes africaines apparaissaient comme autant de composantes inconnues des supérieurs.

II.1. Une formation négligée

21La forme de la Grande Guerre s’avérait bien différente des guerres pratiquées dans les colonies. Surtout qu’en Afrique, il s’agissait alors essentiellement d’opérations de pacification ou de maintien de l’ordre (Cochet, 2017, 270). L’état-major dût alors fournir un effort conséquent pour préparer les soldats coloniaux aux défis de la guerre de position. Dans la continuité des pratiques du XIXe, les ethnies africaines étaient classées entre « races guerrières » et « races non guerrières » (Joly, 2013). Avant même leur départ depuis Dakar, les différents bataillons de tirailleurs sénégalais (B.T.S.) faisaient l’objet d’un jugement sur leurs capacités militaires. Cette évaluation relevait davantage des qualités et défauts attribuées à l’ethnie dominante que d’une observation minutieuse de l’unité. Un document anonyme datant de 1916 et réalisé à Dakar portait ainsi un avis dépréciatif sur les 33e et 36e B.T.S. :

« 33e : formé à Kiridia- Très mauvais contingent, composé en partie de Foulahs et de Soussous, races n’ayant aucun esprit militaire. Beaucoup de déserteurs. Aptitude physique médiocre », « 36e : formé au Sénégal. Composé de Ouoloffs, Serères (ces derniers très mauvais, alcooliques). Contingent médiocre. Nécessite sévère sélection » (SHD/GR, 8D55-362, Anonyme, « Renseignements sur les bataillons attendus d’A.O.F., Dakar, 1916 »). Les appréciations portées sur les Foulahs et les Soussous relevaient alors plus d’a priori que de l’observation précise d’opérations. À l’opposé, le 43e B.T.S. fut l’objet de propos bien plus élogieux : « 43e : formé à Dakar. Par des originaires du Haut-Sénégal et Niger et de la Mauritanie. Bon. Excellent état d’esprit ».

22Afin de faciliter la gestion des troupes en métropole, des documents étaient envoyés depuis Dakar. Un autre document anonyme et manuscrit de 1916 décomposait chaque bataillon en fonction des groupes ethniques qui le composait (SHD/GR, 8D55-362, Anonyme, « Classement par races (version manuscrite), Dakar, 1916 »). Dans ce tableau, le 41e B.T.S. était alors considéré comme une unité de grande qualité car sur ses 2 442 soldats, 81 % étaient des Toucouleurs et des Bambaras alors qu’à l’inverse le 47e B.T.S. comptait près de 20 % de Peuls, Foulahs, Touaregs et autres ethnies jugées peu fiables. Pour autant, ces appréciations ne reposaient sur aucune observation militaire, mais bien des préjugés raciaux portés sur chacune des ethnies. Ce tableau doit cependant être nuancé car les ethnies jugées efficaces sur le plan militaire étaient alors souvent situées en Haute-Volta, alors que les peuples composant la catégorie des « mauvais » comme les Peuls témoignaient d’une résistance, plus ou moins prononcée, à la présence française. Cela permettait d’éviter de lancer des campagnes de recrutement qui pourraient être difficiles dans ces régions, d’autant que l’année 1915 avait conduit à de terribles révoltes contre les levées d’hommes entre décembre 1915 et juillet 1916 (Almeida-Topor, 1973. Coulibaly, 2017). Si les pertes restent difficiles à établir avec précision, l’historien Jacques Frémeaux estime que cette répression fit plusieurs milliers de morts parmi les populations civiles et les guerriers (Frémeaux, 2006, 255).

23Des prises d’armes similaires eurent lieu au Dahomey. Jusqu’en juillet 1918, des mouvements d’hostilités et révoltes éclatèrent contre la levée d’Africains. Céleste Coulibaly n’hésite pas à employer le terme de guerre pour la révolte du Bani-Volta en raison des moyens employés par l’armée française pour écraser ce mouvement et du lourd bilan (Coulibaly, 2017, 142).

24Dans une certaine mesure, la classification illustrait également la volonté de l’état-major de mieux connaître les hommes venus du continent africain.

25La formation était aussi particulière car les préjugés sur les soldats africains persistaient. Pour beaucoup, le caractère primitif de ces hommes paraissait incompatible avec l’utilisation d’un matériel moderne et technique. Le colonel Chenagon dirigeait en 1917 les camps de Fréjus-Saint-Raphaël et pouvait prétendre à ce titre à une certaine connaissance des soldats coloniaux. Il déconseillait pourtant d’équiper les Africains d’armes automatiques au nom de leurs capacités intellectuelles qui ne permettaient pas d’utiliser efficacement et sans se blesser ce genre d’armes. Il recommandait de les munir de revolver modèle 1892, tout en permettant de charger les six cartouches en même temps afin de limiter les manipulations et donc les accidents.

26Les doutes du commandant des camps du sud-est furent corroborés par le colonel Ruef, dirigeant le camp du Courneau en Gironde. À partir de son expérience, ce dernier rédigea un rapport sur l’armement des troupes noires. Il y décrivait : « les Sénégalais généralement maladroits et peu familiers avec les armes nouvelles » (SHD/GR, 8D54-469, « Rapport du colonel Ruef, Sur l’emploi des pistolets automatiques dans les troupes indigènes, Camp du Courneau, le 10 février 1917 »). Sa phrase paraît pour le moins logique, comment être habile avec un armement auquel le soldat n’a pas été formé. Pour autant, les compétences militaires du colonel semblent assez limitées puisqu’il affirmait : « Ils (les chefs de bataillon du camp) font remarquer qu’avec son coupe-coupe le tirailleur fera de meilleure besogne dans la lutte de boyau » (Ibid.). Comment en 1917, des cadres pouvaient-ils affirmer que n’importe quel homme s’en sortirait mieux dans une tranchée avec un coupe-coupe plutôt que n’importe quelle arme à feu ? Si la figure du tirailleur sénégalais combattant les Allemands avec son coupe-coupe demeurait une image de propagande destinée à terroriser l’ennemi, elle n’en restait pas moins une situation militaire assez rare.

27Les propos des colonels Chenagon et Ruef prouvent l’incompétence d’une partie des officiers français encadrant les soldats noirs à l’arrière, tout comme leur méconnaissance du potentiel militaire des hommes sous leurs ordres.

28Le Service historique de la Défense de Vincennes présente plusieurs rapports témoignant de la volonté de l’état-major de soigner l’instruction des troupes coloniales, en particulier entre les mois d’octobre et d’avril, quand ils étaient retirés du front. Chacun des commandants de camp, comme les colonels Chenagon et Ruef, faisaient remonter leurs comptes-rendus au général Jules Simonin, qui était alors inspecteur des formations indigènes des troupes coloniales. Ce dernier se rendit en personne dans les camps de Fréjus-Saint-Raphaël afin d’observer la formation qui y était dispensée et pour proposer des améliorations possibles. Il rédigea en ce sens un rapport tout à fait éclairant (SHD/GR, 8D54-469, « Rapport d’inspection du général Simonin au ministre de la Guerre, Marseille, le 23 octobre 1916 »).

29D’après ces documents, la formation des soldats africains reposait en théorie sur deux principes : la mise en situation concrète et la transmission des ordres en français : « l’instruction individuelle est la base de tout. Elle devra être reprise fréquemment en mettant le tirailleur en présence d’une situation réelle et en lui faisant exécuter un ordre donné en principe en français » (Ibid.). Les officiers et sous-officiers instructeurs se devaient donc d’aller à l’essentiel sans trop s’attarder sur la théorie. La barrière de la langue, mais aussi le supposé esprit primitif des combattants africains justifiaient ces règles.

30Pour l’utilisation du français, cela restait assez limité. Le général Simonin précisait bien que les ordres se donnaient « en principe » dans la langue de Molière. Cela laissait donc une certaine marge de manœuvre. Les cadres insistaient sur quelques mots quand ils transmettaient leurs instructions et veillaient à bien mettre ce terme en situation concrète pour qu’il soit compris. Le recours aux interprètes, notamment pour le bambara, demeurait assez fréquent comme le précise Cécile Van den Avenne (Van den Avenne, 2005). Un français simplifié et simpliste naquit de cette rencontre. Ce « français tirailleur » devait permettre l’apprentissage accéléré d’un français minimal comme le montre la publication d’un manuel en 1916 : Le français tel que le parlent nos tirailleurs. Pourtant, il s’agit avant tout d’un jargon reposant sur de profondes connotations racistes. Les Africains avaient bien conscience que ce langage était aussi une forme de dégradation et d’humiliation (Van den Avenne, 2017, 83-84).

31Pour les aspects militaires, le général Simonin estimait pour sa part que les coloniaux pouvaient utiliser les armes les plus modernes (mitrailleurs, fusils mitrailleurs, grenades) à condition de recevoir la formation adéquate. Il fallait donc prévoir dans les camps du Sud-est des exercices de combat à feu réel. Cela restait cependant rare en raison des lacunes de l’encadrement et du manque de terrains adaptés à ces exercices. Les soldats restaient donc sur des exercices relativement simples. Les archives municipales de Fréjus-Saint-Raphaël montrent ainsi de nombreux tirailleurs en train de s’entraîner à creuser des tranchées.

32L’instruction individuelle devait de son côté se concentrer sur l’organisation de la section, la marche et la discipline. La compréhension des ordres transmis par les troupes coloniales en situation de combat était primordiale pour garder les unités, et en particulier la plus petite d’entre elles à savoir l’escouade, unifiées et structurées lors de l’épreuve du feu. Le taux de mortalité des officiers et sous-officiers européens encadrant les troupes coloniales s’avéra particulièrement élevé lors des batailles et participait à la désorganisation de ces unités qui paniquaient à la perte de leurs cadres qu’ils fussent africains ou européens (Cochet, 2008).

33Ces compétences militaires et linguistiques s’acquéraient en grande partie lors du retrait annuel des troupes noires dans les camps du Sud-est durant une période de six mois.

II.2. Des « combattants saisonniers »

34Dès l’hiver 1914, les tirailleurs sénégalais vinrent passer l’hiver dans des camps du Sud-est et aussi de Gironde. Ce fut véritablement dans le Var, autour de Fréjus-Saint-Raphaël, que la présence des soldats coloniaux devint un élément structurant du territoire. En 1914, la surprise était totale pour les populations de ces deux villes. Si les camps furent construits sur des terrains appartenant aux autorités publiques, parfois des habitants de Fréjus furent expropriés pour y ériger de nouvelles structures d’accueil. Les troupes coloniales n’étaient donc pas forcément les bienvenues. D’ailleurs en 1914, les instructions municipales envers la population locale s’avéraient pour le moins explicites. Il fallait éviter tout contact, d’autant qu’était mis en avant la nature primitive des Africains, adeptes d’une sexualité débridée dans l’imaginaire métropolitain. Lucie Cousturier elle-même retraça parfaitement l’évolution de cette mentalité locale. En 1914, cette artiste-peintre craignait ces hommes et était contre l’installation de ces camps qui avait amené à raser des lilas qui se trouvaient devant chez elle. Après ces premières réactions, le contact permit progressivement une meilleure connaissance des tirailleurs par les populations locales et l’hivernage perdura jusqu’en 1960.

35L’hivernage était une nécessité car les soldats africains avec les rigueurs du froid et de la pluie s’avéraient incapables de combattre. Le général Hubert Lyautey avait parfaitement listé les avantages et inconvénients de cette pratique au Maroc :

« Certains n’en continuent pas moins à préconiser les troupes noires comme l’instrument par excellence de conquête et d’occupation du Maroc.

Or, ceci est une hérésie qu’il importe de déraciner définitivement.

Les bataillons sénégalais, quelles que soient leurs qualités de loyalisme, de bravoure, auxquelles je suis le premier à rendre hommage, ne pourront jamais être qu’un appoint dans le corps expéditionnaire d’occupation et ne sauraient en aucune façon se substituer aux troupes algériennes ou marocaines. En effet, ce ne seront jamais comme ces dernières, par la connaissance de la langue et des coutumes du pays, des organes de pénétration politique et d’approvisionnement des indigènes, mais encore et surtout, on ne peut compter sur eux que pendant 8 mois sur 12. […] et surtout pendant les quatre mois d’hiver, on est obligé de les abriter confortablement dans les postes ou de les ramener de là à la côte ou dans le sud » (SHD/GR, 8D55-358, Le général de division Lyautey, Commissaire résident général de la République française au Maroc au ministre de la Guerre, Rabat, le 27 mars 1915)

36Pour notre propos, l’hivernage suscitait alors au Maroc la jalousie du reste de l’unité qui voyait les soldats africains retirés du front pendant les mois les plus rudes. Au fond, pour le général Hubert Lyautey, son principal désaccord avec cette caractéristique des tirailleurs sénégalais était la perte de cohésion qu’elle provoquait dans les unités constituées.

37La pratique de l’hivernage avait donc déjà été expérimentée dans les années précédant le conflit au Maroc. Après le retrait fin 1914, les tirailleurs sénégalais ne furent renvoyés au front qu’au mois d’avril 1915. Mais les hommes n’avaient été retirés des zones de combat que le 15 novembre 1914, ce qui était trop tardif selon le général Jules Simonin. Pour ce dernier, le froid privait les soldats africains de toute capacité à combattre : « Les Sénégalais souffrent beaucoup du froid qui les engourdit et les prive de leurs moyens. Même dans son pays d’origine pendant la saison fraîche, le noir, est jusqu’à ce que le soleil l’ait réchauffé, inapte à toute action sérieuse ; à plus forte raison doit-il en être ainsi dans une contrée relativement froide » (SHD/GR, 8D54-690, Lettre du général Simonin au général commandant la 1ère division du Corps expéditionnaire d’Orient, Presqu’île de Gallipoli, le 1er octobre 1915). Les prescriptions du général directeur des troupes coloniales furent dès lors respectées ; et, au cours de l’hiver 1916-1917, les camps du Sud-est reçurent 40 000 soldats coloniaux (SHD/GR, 8D55-358, Mas, général directeur des troupes coloniales, Note pour l’état-major de l’armée, Paris, le 13 novembre 1917).

38Les camps de Fréjus-Saint-Raphaël devinrent alors le lieu central pour les troupes africaines, annamites et malgaches car elles débarquaient ici pour une période d’adaptation avant d’aller combattre et y étaient retirées durant six mois chaque année. Ces camps situés sur les hauteurs de Valescure et le long de la corniche de l’Estérel avaient été organisés et érigés dans la précipitation. Les troupes y étaient logées dans des baraques de type Adrian. Chacune d’entre elles était prévue pour recevoir 90 personnes, mais peu disposaient d’un sol en matériau dur et de chauffage. L’étanchéité, l’humidité et l’évacuation des eaux usagées devinrent alors des problèmes récurrents (SHD/GR, 9N87, Anonyme, « Rapport sur les camps de Fréjus-Saint-Raphaël »).

39À l’arrivée de 30 à 40 000 hommes chaque hiver s’ajoutait la gestion annuelle des blessés et malades qui étaient répartis entre les hôpitaux de Fréjus et de Menton. La question sanitaire représentait donc un enjeu primordial pour la bonne gestion des camps. Les hôpitaux de Fréjus se spécialisèrent en fonction de l’origine, ainsi l’hôpital n °56 ne recevait que les soldats originaires d’Afrique subsaharienne, alors que les 500 lits du n °57 étaient réservés aux Annamites. Chaque camp disposait d’une infirmerie afin de gérer les maladies et les blessures les moins graves alors que les contagieux, atteints le plus souvent de la varicelle ou des oreillons, étaient mis en quarantaine dans une tente à proximité de cette infirmerie.

40La vie des soldats hors des temps de combat était donc une étape majeure de laquelle dépendait le succès ou l’échec des offensives. La méconnaissance des tirailleurs sénégalais conduisit à de nombreuses erreurs dans leur gestion à l’arrière, mais ces lacunes furent en partie corrigées et permirent d’établir un modèle dans l’organisation de ces troupes qui allait perdurer jusqu’aux indépendances.

III. La Grande Guerre, un modèle dans la gestion des soldats africains

41La Grande Guerre fit passer les tirailleurs sénégalais de forces d’appoint spécialisées dans l’ensemble des missions en Afrique à un corps à part entière de l’armée coloniale. La guerre à peine terminée, les autorités politiques et militaires ne débattaient plus de leur utilisation sur l’ensemble des fronts. Ils participèrent ainsi aux différentes opérations au Moyen-Orient et au Maroc, mais aussi à l’occupation de l’espace rhénan. Cette venue en Allemagne témoignait de la conception différente qu’avaient les Français de leurs troupes coloniales, par rapport aux autorités allemandes, mais aussi britanniques.

III.1. Les soldats noirs en Europe, un débat transnational

42Le recours aux soldats africains, malgaches et annamites s’expliquait d’abord par le déficit démographique de la France par rapport à son voisin d’outre-Rhin. Mangin s’était fait le chantre de cette idée dans son ouvrage de 1910, La force noire. Plusieurs chercheurs ont toutefois montré qu’au-delà du pragmatisme, cela relevait d’une conception différente de la situation coloniale entre les Français et les Allemands, mais aussi les Britanniques.

43Les Allemands étaient depuis 1914 farouchement opposés à l’utilisation des troupes coloniales en Europe. La presse berlinoise utilisa d’ailleurs cet argument contre les Français comme le rappelle une note de la 8e Direction :

« À maintes reprises au cours de la guerre actuelle, la presse allemande a soutenu que l’utilisation aux armées des troupes indigènes, notamment des troupes noires, était contraire aux principes de la civilisation et que la France transgressait même les principes du droit international en faisant appel, pour sa défense, aux peuplades barbares de l’Afrique » (SHD/GR, 8D63-370, Le général directeur des troupes coloniales Aubé, Note pour l’état-major de l’armée, Paris, le 24 novembre 1918). Cet argument permettait à l’opinion publique allemande de répondre aux accusations d’exactions des soldats allemands contre les civils belges et du Nord de la France.

44De plus, une partie non négligeable de l’état-major croyait profondément en leurs capacités militaires. Cela témoigne également des conceptions différentes de la colonisation entre les trois principales puissances coloniales du continent européen. En effet, le 4 octobre 1914, quatre-vingt-treize savants et intellectuels allemands lancèrent un « Appel au monde de la culture » relayé par l’ensemble des grands journaux du pays. Les plumes de Max Reinhardt ou Ernst Haeckel y condamnèrent avec vigueur « les nègres rameutés contre la race blanche » (van Galen Last, 2017, 48). Ces soldats n’avaient selon les Allemands aucune connaissance des pratiques guerrières entre pays civilisés, les Français se rendaient coupables par ce recours de crime contre la Kultur allemande.

45Au sein même de la Triple Entente, les Britanniques avaient également le plus grand mépris pour cette pratique à l’image du général Haig. De même, l’historien Alistair Horne décrit dans son ouvrage sur la bataille de Verdun, le comportement primitif des soldats de la 37e division africaine qui se montraient expéditifs envers les prisonniers ennemis et s’en prirent à leurs supérieurs français dans le plus grand désordre quand les Allemands les capturèrent (Horne, 1993, 309).

46Cette différence profonde avec l’ennemi et le principal allié fut maintenue au lendemain de la guerre. L’occupation de l’espace rhénan commença peu de temps après l’armistice et avant même la signature du traité de Versailles. Pour cette mission sensible, des soldats nord-africains furent envoyés en Rhénanie dès le mois de décembre 1918, des Malgaches en avril 1919, puis des tirailleurs sénégalais en mai 1919 après leur désormais traditionnelle période d’hivernage. Cela choqua l’ensemble des protagonistes occidentaux d’autant plus que la guerre était terminée et que les États-Unis en avaient retiré leur seule unité noire. Les autorités allemandes, britanniques et américaines manifestèrent leur désapprobation à Clemenceau contre cette décision qui contribuerait au sentiment d’humiliation du vaincu. Le premier ministre britannique Lloyd George affirmait même qu’il n’y avait plus besoin en Europe d’ « armées de négros importantes » (van Galen Last, 2015, 124).

47Malgré cette ferme opposition, le Président du Conseil Georges Clemenceau maintint sa décision, en partie pour reconnaître la participation des soldats coloniaux aux combats de la Grande Guerre. Mangin avait défendu cet argument et surtout le député Blaise Diagne qui voyait dans cette mission l’occasion de rendre hommage au rôle des Africains entre 1914 et 1918 et un moyen de permettre à ces hommes, souvent dénigrés, de jouir d’une plus grande considération. La présence de soldats originaires des territoires de l’Empire ne fut pas anecdotique, puisque sur les 95 000 militaires de l’armée française engagés dans l’espace rhénan entre 1919 et 1920, 20 000 étaient des coloniaux.

48Cette participation sera un des arguments utilisés par certains cadres de la Wehrmacht pour massacrer les soldats africains lors de la campagne de France en mai-juin 1940 (Chapoutot, Vigreux, 2016).

III.2. L’enracinement

49La Grande Guerre permit une meilleure connaissance des tirailleurs sénégalais tant sur le plan combattant que sur le plan humain. La question du moral est un thème qui a déchiré les historiens de ce conflit depuis 1998 (Cochet, 2005). La rareté des témoignages africains sur cette période fait qu’il est difficile de pousser la réflexion aussi loin que pour les soldats métropolitains. Pour autant, l’état-major chercha à apporter des éléments de réconfort à ces hommes qui en plus de la guerre devaient vivre l’éloignement.

50La 8e Direction définissait la question alimentaire comme primordiale pour les troupes coloniales. Jusqu’en 1916, ces dernières disposaient d’une ration identique sur les plans qualitatifs et quantitatifs aux Européens. Toutefois, afin d’agir sur leur moral, le général directeur des troupes coloniales Pierre Famin demanda dans un rapport de 1916 de distribuer davantage de riz aux Africains quand cela était possible et de remplacer le vin par le café pour ces derniers et le thé pour les Annamites. Les boissons alcoolisées avaient en effet tendance à enivrer trop rapidement les tirailleurs et à leur faire perdre leurs moyens. Il recommandait également de procéder à des distributions régulières de noix de kola. Cette graine était au cœur de l’alimentation traditionnelle de nombreuses ethnies d’Afrique occidentale française. Au Dahomey, certains lui prêtaient même des vertus aphrodisiaques. Pendant la guerre, une ration de trois mois était donnée à chaque soldat quand il quittait le sol africain, mais les ministères de la Guerre et des Colonies cherchèrent également à procéder à des distributions régulières en Europe.

51En 1916, année qui fut marquée entre autres par les batailles de Verdun et de la Somme, les ministres de la Guerre et des Colonies échangèrent des courriers sur ce produit. En juillet 1916, la plupart des soldats africains n’avaient plus aucune réserve en noix de kola. Une note fut donc envoyée à la direction des troupes coloniales pour faire venir dans les plus brefs délais les rations nécessaires, pour que les recrues tiennent jusqu’à leur départ vers les camps du Sud-est pour l’hivernage (SHD/GR, 8D54, Note pour la direction des troupes coloniales : Approvisionnement de kola, Paris, juillet 1916). Les sources des années 1920 témoignent de la même volonté de trouver ce produit en quantité suffisante et au meilleur prix.

52De même, l’organisation des camps à la fin de la guerre était appelée à perdurer. La gestion des camps du Couneau en Gironde fut un échec et de nombreux soldats coloniaux y perdirent la vie, notamment en raison de l’humidité qui régnait dans la région. Près de 1 000 hommes y étaient en effet décédés des suites d’une pneumonie. Ces camps furent donc abandonnés afin de concentrer les soldats africains sur le pourtour méditerranéen dès l’année 1919. Cette décision impliquait toutefois de transformer des camps provisoires en installations pérennes. Entre 1918 et 1921, une série de commissions se réunirent pour évaluer les meilleurs camps à conserver sur des terres appartenant à l’état, tout en détruisant les baraques Adrian pour les remplacer par des bâtiments érigés avec des matériaux durs. Ces camps, forcément moins nombreux qu’en 1914-1918, allaient constituer le lieu central par lequel transiterait tout tirailleur venu effectuer une partie de son engagement en Europe.

53Ainsi, les erreurs et l’expérience de la Grande Guerre permirent d’instaurer des règles dans la gestion des soldats africains qui resteraient en place jusqu’aux décolonisations.

Conclusion

54La Grande Guerre constitue bien une date clé dans l’histoire des tirailleurs. Certes, pour la première fois, ces soldats vinrent combattre en Europe et cela marqua durablement les mentalités comme le montrèrent les massacres opérés au printemps 1940 par la Wehrmacht. Ces exactions furent une forme de vengeance de la Grande Guerre et surtout de la participation des troupes africaines à l’occupation de l’espace rhénan dès 1919-1920. Mais, la guerre doit aussi être vue sur un plan social. Les clichés tombèrent en partie en France. Le sauvage et le violeur laissèrent place à une représentation bien plus proche de la réalité. Dans l’opinion publique, l’image du grand enfant débonnaire dont les instincts primitifs s’effaçaient progressivement grâce à la colonisation française s’imposa, mais dans l’ensemble des milieux militaires, les tirailleurs sénégalais devinrent des soldats à part entière. Le décret imposant la conscription en A.O.F. et A.E.F. du 30 juillet 1919 enracinait alors durablement la venue de ces hommes sur les sols européens et affirmait que les troupes noires participeraient aux défis à venir de l’armée française. Désormais, chaque Africain en âge de servir et ayant tiré un mauvais numéro était astreint à un service de trois ans au sein de l’armée française.

55La formation prit alors une place encore plus importante car elle permettait de préparer des militaires de qualité à court terme et à long terme elle devait permettre de renvoyer vers les sociétés coloniales des hommes ayant vécu parmi les Français et aptes à devenir des intermédiaires entre les villages et les autorités françaises. L’enseignement de l’histoire et de la morale prirent une nouvelle dimension. Il s’agissait alors de trouver le juste équilibre entre l’adhésion de ces hommes au modèle français, sans qu’ils retournent la maîtrise des valeurs fondamentales françaises contre l’Empire.

56Une partie des soldats africains s’insérèrent parfaitement au sein de l’armée française, alors que d’autres vivaient extrêmement mal l’éloignement. Pour autant en 1940, les soldats d’Afrique équatoriale française furent parmi les premiers à rejoindre les Forces françaises libres. Si en 1914-1918, la majorité vinrent en France sous la contrainte, en 1940-1944 l’adhésion au combat et aux valeurs de la France libre était bien réelle parmi une partie des combattants. En revanche, la reconnaissance des autorités envers ces hommes se résuma à peau de chagrin aussi bien en 1919 qu’en 1945.

Service historique de la Défense [SHD]/GR, 8D54, 8D55, 8D 63, 8D149, Fonds Moscou.

SHD/GR, 8D54, Note pour la direction des troupes coloniales : Approvisionnement de kola, Paris, juillet 1916.

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SHD/GR, 8D54-469, « Rapport du colonel Ruef, Sur l’emploi des pistolets automatiques dans les troupes indigènes, Camp du Courneau, le 10 février 1917 ».

SHD/GR, 8D54-690, Lettre du général Simonin au général commandant la 1ère division du Corps expéditionnaire d’Orient, Presqu’île de Gallipoli, le 1er octobre 1915

SHD/GR, 8D55-358, Le général de division Lyautey, Commissaire résident général de la République française au Maroc au ministre de la Guerre, Rabat, le 27 mars 1915.

SHD/GR, 8D55-358, Mas, général directeur des troupes coloniales, Note pour l’état-major de l’armée, Paris, le 13 novembre 1917

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SHD/GR, 8D63-370, Le général directeur des troupes coloniales Aubé, Note pour l’état-major de l’armée, Paris, le 24 novembre 1918.

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Pour citer ce document

Anthony Guyon, «Les tirailleurs sénégalais et l’expérience combattante de la Grande Guerre», Revue Internationale des Francophonies [En ligne], Numéro 11, publié le : 24/07/2018, URL : http://rifrancophonies.com/rif/index.php?id=625.

DOI : 10.24401/rif.625

Auteur

Quelques mots à propos de :  Anthony Guyon

Anthony Guyon est enseignant agrégé et Docteur en Histoire. Rattaché au laboratoire CRISES de Montpellier, il a soutenu sa thèse sur les soldats africains en France de 1919 à 1940 en 2017.