La francophonie en Chine : perspectives linguistique et culturelle

Li Zhang

La francophonie connaît un développement rapide sur les plans linguistique et culturel en Chine depuis des années, qui se traduit par l’essor de l’enseignement du français dans les universités chinoises et des structures privées, la formation des plateformes des échanges culturels en Chine. Les dynamiques de cette prospérité proviennent de plusieurs parties : la Chine, la France, la Francophonie et aussi leur même conception de la culture. Le développement de la francophonie en Chine sera maintenu d’autant qu’il existe des potentialités de coopération culturelle entre la Chine et l’OIF en Afrique.

The francophonie has been developing rapidly in China since several years in terms of language and culture, which is reflected into two aspects: one is the fast development of French teaching in universities and language training institute, the other one is the formation of cultural exchange and demonstration platform. This prosperity of francophonie comes from China, France, OIF and their common cultural values. These development motivations will continue to exist and bring cultural cooperation potentials in the field of culture in Africa between China and OIF.

1Inventé par Onésime Reclus à la fin du XIXe siècle, le terme de francophonie désigne initialement l’ensemble des pays et des peuples qui parlent français. Mais avec l’évolution et l’enrichissement du sens de ce terme, on distingue désormais la Francophonie avec un « f » majuscule qui désigne le dispositif institutionnel organisant les relations entre les pays francophones et la « francophonie » avec un « f » minuscule qui renvoie aux locuteurs de français. Parmi les sens attribués au mot « francophonie », c’est le sens linguistique et culturel qui est mis en avant, en effet, pour beaucoup, la francophonie est avant tout une langue commune parlée, comprise et enseignée, s’ancre donc dans l’apprentissage et l’éducation linguistique ; et pour la Francophonie institutionnelle, promouvoir la langue française et la diversité culturelle figure sur ses principales missions.

2Donc, si on parle de la francophonie chinoise, elle peut renvoyer à deux aspects : tout d’abord, il s’agit des locuteurs de français. En Asie, c’est la Chine qui accueille la plus grande communauté française : plus de 30 000 Français vivent en Chine en 2016, le nombre de locuteurs de français sera plus important si on compte les francophones venus d’autres pays. Et puis, elle renvoie à la diffusion de la langue et de la culture françaises qui se développe rapidement depuis une dizaine d’années. C’est la dimension linguistique et culturelle qui intéresse la présente recherche.

3La Chine n’est pas du monde de la Francophonie, mais contrairement à certains pays traditionnellement francophones où la francophonie tend à perdre du terrain face à la concurrence de l’anglais, la diffusion de la langue et de la culture françaises ont connu une croissance sans précédent en Chine. Donc ce travail vise à comprendre les dynamiques de cette prospérité en examinant d’abord le statu quo de la francophonie chinoise, enfin on essaierait d’analyser des pistes potentielles de coopération entre la Chine et la Francophonie dans le domaine culturel.

I. La francophonie comme langue et culture en Chine

4La prospérité de la francophonie se traduit d’abord par l’essor de l’enseignement du français en Chine et ensuite le progrès de la diffusion des cultures francophones à travers des plateformes représentatives.

I.1. Une croissance inédite de l’enseignement de la langue française en Chine

5C’est à partir du milieu du 19e siècle que le français est enseigné en milieu institutionnel en Chine. Et après, au fur et à mesure de la naissance et du développement du système de l’enseignement supérieur moderne en Chine, le français est retenu dans le système de l’éducation des langues étrangères, mais d’une importance secondaire. L’anglais occupe toujours une place qu’aucune langue étrangère ne peut égaler.

6Un véritable bouleversement s’est produit à partir de l’année 2000, avec une explosion du nombre des établissements qui offrent l’enseignement ou la formation du français, le nombre des universités ayant le français comme spécialité a été triplé pour s’élever à 153 en 2014 (OIF, 2014a), un record mondial. De nos jours, la Chine compte déjà plus de 100 000 apprenants de français, la langue de Molière est devenue une des principales langues étrangères enseignées tant dans le système scolaire que dans les établissements de formation de langues.

7L’enseignement du français en milieu institutionnel peut se diviser en trois catégories. D’abord, le français comme une spécialité dans les établissements d’enseignement supérieur. En plus de la croissance fulgurante du nombre, le niveau de l’enseignement du français s’est approfondi : parmi ces 153 universités, 37 offrent un master en études françaises, et 6 sont habilitées à conférer le grade de docteur en langue et études françaises (OIF, 2014b) dans la mesure où la langue française est aussi une langue de recherche, les domaines de recherche les plus courants sont la littérature française, la traduction, la linguistique et les pays francophones. Ensuite, la langue française est enseignée comme seconde langue étrangère destinée le plus souvent aux étudiants qui ont choisi l’anglais comme première langue.

8En Chine, tous les étudiants en langues doivent apprendre une autre langue vivante, généralement, les étudiants qui sont spécialisés dans d’autres langues étrangères au lieu de l’anglais sont obligés d’apprendre l’anglais comme seconde langue étrangère. Pour ceux qui ont pour spécialité l’anglais, on peut faire son choix entre plusieurs langues proposées par l’université qui sont souvent le japonais, le français, le russe ou l’allemand. Et c’est le japonais et le français qui sont les plus choisis. Comme environ 80 % des universités chinoises ouvrent la spécialité d’anglais au premier cycle universitaire, le nombre des étudiants qui apprennent le français comme seconde langue étrangère doit être assez considérable. La troisième catégorie de l’enseignement du français, c’est le français sur objectifs spécifiques, cette catégorie est beaucoup moins importante que les deux premières en termes de nombre des apprenants, mais le nombre des établissements et universités proposant ce genre d’enseignement tendent à s’accroître ces dernières années. Il s’agit des universités qui ont des programmes de coopération éducative avec des partenaires français, qui concernent principalement des écoles d’ingénieurs, aussi des spécialités telles que le tourisme, la médecine traditionnelle chinoise, la gestion commerciale. Dans ce cas, la langue française est une langue d’enseignement au lieu d’une spécialité. Les étudiants de ce genre de programme sont inscrits dans une spécialité non linguistique, mais ils suivent des cours intensifs de français avant que l’enseignement de spécialité soit progressivement donné en français.

9Outre les universités, certaines écoles secondaires ouvrent aussi des classes de français, mais elles sont peu nombreuses, concentrées dans de grandes villes, telles que Beijing, Shanghai, Guangzhou, Tianjin, Wuhan. Le français dans ce niveau est enseigné soit comme deuxième langue étrangère optionnelle, soit comme cours magistral, c’est-à-dire, une des épreuves du l’examen national d’entrée à l’université (gaokao) qui est considéré comme l’examen le plus important du système éducatif chinois. En Chine, les lycéens sont accordés le droit de choisir la langue de l’épreuve langue étrangère du gaokao, mais par rapport à l’anglais, rares sont ceux qui choisissent le français ou d’autres langues qui sont perçus plus difficiles.

10À côté du système scolaire, il existe aussi d’autres établissements qui offrent la formation de la langue française parmi lesquels l’Alliance française est la plus renommée. Depuis l’ouverture de la première Alliance française en Chine continentale dans les années 1980, le nombre a considérablement augmenté pour atteindre 15 aujourd’hui1. Avec quelque 23 000 apprenants en 2016, la Chine se classe au 6e rang de tous les pays où l’Alliance française est présente. Les Alliances françaises sont les opérateurs majeurs de l’action culturelle de la France. En outre, un grand nombre de centres de formation privés de français émergent depuis une dizaine d’années pour répondre aux différents besoins des apprenants de français : la plupart d’entre eux apprennent le français pour étudier en France, et d’autres sont motivés par l’intérêt pour la langue, le besoin de travail, ou l’émigration au Canada.

11Il serait convenable de signaler que l’essor du français n’est pas un cas isolé en Chine, avec la diversification de l’enseignement des langues étrangères qui prend forme depuis la réforme et l’ouverture de la Chine, plusieurs langues étrangères, comme le japonais, l’allemand, l’espagnol, le russe, se développent également.

12La langue est le véhicule de la culture, la diffusion de la langue donnera, d’une certaine manière, l’impulsion à la promotion de la culture qui à son tour consolide la diffusion de la langue.

I.2. Quelques plateformes représentatives de la promotion des cultures francophones

13Avec la réforme et l’ouverture, la Chine accorde de plus en plus d’importance aux échanges et à la coopération culturelle avec le monde extérieur en encourageant le dialogue entre différentes cultures. Ce qui crée un environnement favorable à la diffusion de différentes cultures en Chine.

14La diffusion des cultures francophones en Chine est caractérisée par la multiplication et la diversification des manifestations culturelles organisées par de différents acteurs qui sont la France, la Chine, l’OIF et d’autres pays du monde francophone. Des plateformes influentes se sont progressivement formées au fil du temps et jouent un rôle capital dans la promotion des cultures francophones, et aussi celle de la langue française. Comme la culture contient un sens très large, ici on se contenterait de citer quelques plateformes culturelles représentatives qui sont liées étroitement à la langue française.

15C’est à partir de l’année 2003 qu’une nouvelle vague d’échanges culturels entre la France et la Chine a été déclenchée, marquée par la création des Années croisées France-Chine. Créé à l’initiative des chefs d’État des deux pays, cet événement qui inaugure une manifestation culturelle d'une ampleur sans précédent est perçu comme une étape significative dans l'histoire des relations franco-chinoises. Il est composé de deux volets : l’Année de la Chine en France et l’Année de la France en Chine et a duré deux ans allant d’octobre 2003 à septembre 2005. C’est la première fois que la Chine organise une année culturelle avec un pays étranger. Pendant l’Année de la France en Chine, plusieurs centaines de manifestations ont été organisées à travers la Chine pour présenter les multiples facettes de la culture française. Cet événement a remporté un grand succès qui porte les relations bilatérales, notamment l’échange culturel, entre les deux pays vers un plus haut niveau.

16C’est grâce à ce succès que le festival sino-français « Croisements » a été créé en 2006 pour prendre relais des Années croisées, il est devenu le plus grand festival culturel étranger en Chine et le plus grand festival culturel français à l’étranger. Il s’agit de la plateforme la plus importante pour faire connaître la culture française au public chinois. Douze éditions du festival se sont déjà déroulées depuis sa création, au total plus d’un millier d’événements ont été organisés à travers toute la Chine2, couvrant presque toutes les expressions de la culture : littérature, danse, musique, sculpture, photographie, peinture, théâtre, cinéma, architecture, art visuel, nouveaux médias. Même le plus jeune public chinois est aussi visé avec des films d’animation et de marionnettes, par exemple. Cette activité rassemble au total environ 15 millions de spectateurs depuis 2006.

17Citons l’exemple de l’année 2017, le festival s’est déroulé du 6 mai au 9 juillet, et 65 programmes ont été présentés, soit 216 événements dans 30 villes de Chine. D’ailleurs, beaucoup de personnalités françaises de différents domaines culturels – cinéma, littérature, bandes dessinées, art moderne, sport – sont mobilisées pour venir à la rencontre des Chinois. Dans le but d’intéresser davantage le public chinois à la culture française, le festival « Croisements » invite chaque année des personnalités culturelles chinoises qui ont du rapport à la France et à la culture française comme marraines ou parrains pour partager leur compréhension sur la culture française. Avec des programmes riches, variés, créatifs, cette plateforme expose de divers aspects de la culture française, contribue de façon efficace à la connaissance des Chinois sur la France.

18Une autre vitrine assez connue du public chinois pour présenter les cultures des pays francophones, c’est la fête de la Francophonie qui se déroule en mars de chaque année à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie. Faisant partie de la célébration mondiale de l’OIF, cette fête est organisée en partenariat avec les ambassades des États et gouvernements membres de l’OIF en Chine. En 2017, c’est la 22e édition qu’elle célèbre en Chine. À l’instar du festival « Croisements », la fête de la Francophonie se déroule dans une centaine de villes chinoises pendant vingt jours, proposant divers programmes couvrant un grand nombre de disciplines culturelles, et mais aussi des activités pédagogiques : concours de chanson, de traduction de poésie, de théâtre, etc. Il serait nécessaire de mentionner le débarquement en Chine de la fameuse Dictée de Pivot à l’occasion de la journée internationale de la Francophonie en 2016. Organisée par l’ambassade de France sur le réseau social Wechat3 (weixin), la première édition a attiré près de 30 000 joueurs sur Wechat, d’où une grande nouveauté de la fête : étendre l’influence des événements culturels au moyen des nouveaux outils.

19Différente du festival « Croisements » qui vise principalement la présentation de la culture française, la fête de la Francophonie a deux priorités : l’une est la promotion de la langue française, étant donné que cette fête est créée pour célébrer la langue française, c’est pourquoi une grande importance est accordée aux activités pédagogiques qui sont bien conçues pour les apprenants et les enseignants francophones ; l’autre priorité consiste à promouvoir les cultures francophones, cet objectif est mis en relief depuis ces dernières éditions en mettant à l’honneur chaque année une région francophone : en 2016, c’était l’Afrique francophone et en 2017, l’accent est mis sur la culture francophone du Maghreb. La particularité de la fête de la Francophonie réside dans le fait qu’elle mobilise des ressources des pays francophones au nom de l’OIF, ainsi fait ressortir leur diversité. Cette plateforme comprend non seulement les pays francophones européens et le Canada qui sont bien connus des Chinois, mais aussi des pays africains que les Chinois connaissent moins. Donc les cultures qu’elle présente par les manifestations culturelles sont plus diversifiées et plus enrichissantes, apporte ainsi à la langue française une dimension culturelle bien différente.

20La troisième plateforme importante est initialement construite par la Chine et prend progressivement de l’importance en s’inscrivant dans le cadre du Dialogue sino-français de haut niveau sur les échanges humains. Il s’agit du concours « Les As du français », un événement culturel très récent mais son influence se répand rapidement au-delà de la frontière chinoise en l’espace de quatre ans : nombreux sont des participants qui font leurs études dans des pays francophones, donc deux castings sont établis en France et au Canada pour encourager plus de participation. Cette émission télévisée qui se déroule tous les deux ans a été initialement créée en 2013 par la chaîne francophone de la télévision nationale de la Chine (CCTV-F). Sous forme de concours, cette émission met en scène des Chinois doués en langue française. Au moyen de jeux et d'épreuves diversifiés, les candidats montrent leur niveau de langue tout en exposant leurs connaissances culturelles sur la francophonie. Intégré à partir de l’année 2015 dans le cadre du Dialogue franco-chinois de haut niveau sur les échanges humains, cet événement a obtenu le soutien et l’aide des autorités chinoises et françaises, et les rangs des partenaires grossissent sans cesse : à des partenaires français s’ajoutent des pays et régions francophones tels que la Côte Ivoire, Maurice, le Canada et le Québec et l’OIF qui est représentée par TV5 MONDE.

21Il est à souligner que le Dialogue sino -français de haut niveau sur les échanges humains, mis en place par les chefs d’État en 2014, est le dispositif du plus haut niveau en la matière entre les deux pays. Il s’agit du troisième mécanisme de coopération sino-français, à côté du Dialogue stratégique et du Dialogue économique et financier de haut niveau sino-français. Ils sont considérés comme les trois piliers des relations bilatérales. Ce dispositif a pour objectif l’intensification de la coopération pragmatique dans dix secteurs tels que l'éducation, la science, la culture, la santé, le sport, les médias, le tourisme, la coopération entre les jeunes et entre les femmes, ainsi que la coopération décentralisée. Depuis sa création, un grand nombre de projets sont lancés dont la coopération d’éducation qui tient une place prioritaire : une dizaine d’accords signés portent sur l’enseignement supérieur, la mobilité des étudiants, l’enseignement des langues, la formation conjointe des talents, etc. Par exemple, le projet de la « classe de la langue française », lancé depuis 2014, vise à enseigner la langue française et les mathématiques en français dans des écoles secondaires chinoises, pour le moment douze établissements participent à ce projet. La France envoie des professeurs français à ces écoles afin de leur donner des soutiens pédagogiques. De plus, un autre projet est aussi lancé par le gouvernement chinois pour financer en 5 ans dix milliers d’étudiants chinois afin de les encourager à étudier en France. Ces mesures font de ce mécanisme la plateforme la plus importante sur les échanges culturels entre les deux pays, qui contribuera certainement à la promotion de la langue et les cultures françaises.

22Force est de noter qu’en plus de ces plateformes qui fonctionnent régulièrement à l’échelle nationale, les Alliances françaises, l’Institut français, les Consulats, les universités chinoises organisent également tout au long de l’année de nombreuses activités culturelles et pédagogiques aux niveaux locaux et régionaux autour de la langue et la culture françaises, par exemple, concours de la chanson, concours oratoire, etc., les participants sont généralement les étudiants de français.

23La diffusion de la langue favorise la promotion de la culture, réciproquement, la multiplication des activités culturelles consolide l’expansion de la langue.

II. Dynamiques du développement de la francophonie en Chine

24Le développement remarquable de l’enseignement du français et des cultures francophones en Chine est lié à plusieurs acteurs qui y jouent un rôle facilitateur.

25Tout d’abord, la Chine y joue un rôle non négligeable. L’entrée du monde dans une nouvelle ère de mondialisation et d’information signifie le rapprochement des peuples et la multiplication des échanges entre les pays. Dans ce contexte, le rôle des langues, nationales ou étrangères, devient prépondérant. D’une certaine manière, la langue constitue un outil, une identité, une ressource, et une force d’un pays. Cela pousse le gouvernement à accorder une haute attention à l’enseignement des langues étrangères. Avec le progrès de la mondialisation et l’ouverture de la Chine, la diversification de l’enseignement des langues étrangères s’impose comme une tendance inéluctable. De plus, face à un monde où les conflits de toutes sortes ne manquent pas, le dialogue entre différentes cultures est plus que jamais encouragé par la communauté internationale. La Chine, ouverte à l’extérieur depuis 1978, étant à la fois participant, bénéficiaire, constructeur de la mondialisation, s’attache beaucoup au rôle de la culture dans les relations extérieures.

26Outre cette dynamique venant de l’extérieur, les facteurs internes de la Chine jouent aussi, qui se traduisent dans trois domaines. Politiquement, la Chine entretient une très bonne relation non seulement avec la France : les deux pays ont établi un partenariat stratégique global en 2004, mais aussi avec les autres pays francophones, en particulier les pays africains. Les bonnes relations politiques conditionnent les échanges de toutes sortes entre deux parties, et influencent ainsi directement les échanges culturels et l’enseignement des langues étrangères du pays. Le festival « Croisements » et les As du français sont les fruits de l’approfondissement des relations sino-françaises. Deuxièmement, le développement économique chinois aiguise les demandes des talents qui maîtrisent les langues étrangères et qui connaissent les cultures étrangères. Pour la diffusion du français en Chine, il est à noter que les relations économiques et politiques privilégiées avec les pays africains jouent un rôle majeur. La Chine est le plus grand partenaire commercial du continent africain, en 2017, plus de 10 000 entreprises chinoises investissent en Afrique. Cela explique en partie l’explosion du nombre des universités ouvrant une spécialité de français depuis 2000, une année où un nouveau chapitre dans les relations sino-africaines est ouvert avec la création du Forum sur la coopération sino-africaine.

27En effet, les échanges croissants avec l’Afrique stimulent grandement la demande de diplômés en français. Travailler comme interprète ou traducteur dans des sociétés chinoises présentes en Afrique constitue un des principaux débouchés professionnels pour les étudiants en français. Enfin, sur les plans culturel et éducatif, les échanges culturels et la mobilité des étudiants entre la Chine et les pays francophones facilitent la promotion du français et des cultures. Sous l’impulsion du développement économique et de la multiplication des échanges culturels avec les pays étrangers, la Chine est devenue en 2012 le premier pays au monde par le nombre d’étudiants envoyés à l’étranger. Et la France, avec sa qualité d’éducation et ses frais scolaires raisonnables, figure parmi les pays les plus attractifs pour les étudiants chinois qui sont déjà le deuxième contingent d’étudiants étrangers dans l’Hexagone. Avec plus de 10 000 étudiants en Chine en 2015, la France est le 1er pays européen et le 10e pays d’origine des étudiants étrangers en Chine.

28Un autre acteur majeur est la France : en tant que puissance culturelle, elle sait bien jouer la carte de la langue et de la culture pour accroître son influence dans le monde. Elle témoigne d’une flexibilité et d’une innovation dans l’élaboration et l’exécution de la politique culturelle. C’est plutôt une politique de coopération culturelle que la France met en œuvre en Chine (Lei, 2016, 1) : la coopération bilatérale avec la Chine représentée par le festival « Croisement », et la coopération multilatérale avec d’autres pays francophones et l’OIF, qui se concrétise dans la fête de la Francophonie. Le réseau culturel français qui repose sur l’Institut français et l’Alliance française en Chine joue un rôle déterminant dans la diffusion de la culture. Un autre succès de la stratégie française consiste à diffuser sa culture en soulignant le dialogue et les échanges culturels avec la Chine, par exemple, parmi les activités organisées par les festivals culturels, les programmes comme une exposition de photographies ayant pour thème la Chine, des rencontres entre des artistes français et chinois, la reprise des chansons chinoises en français ne sont pas rares. Cette méthode de promotion correspond à la volonté de la Chine de renforcer la compréhension mutuelle à travers les échanges culturels. L’attachement à la diffusion de la culture et les tactiques appropriées de la diffusion favorisent le progrès de la francophonie en Chine.

29Si les efforts de la France, la coopération et le soutien de la Chine sont indispensables à ce progrès, d’autres pays du monde francophone et l’OIF ont aussi fait leur contribution. Ils participent, de plus en plus activement, à l’organisation des festivals et des concours de la francophonie, intensifient leur soutien à la diffusion de la langue et des cultures. Par exemple, le lauréat du premier prix de la Dictée de Pivot se voit offrir un voyage en France et en Suisse par les ambassades des deux pays, et celui du deuxième prix un voyage au Québec par les Bureaux du Québec en Chine. Les partenaires des As du français sont aussi diversifiés grâce à la participation de Maurice, la Côte d’Ivoire et l’OIF.

30Enfin, il est à souligner que la diversité culturelle, vision de culture partagée par la Chine, la France et le monde francophone, donne une impulsion non négligeable au développement de la francophonie en Chine. De « l’exception culturelle » à l’adoption de la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles », les pays francophones et la Francophonie ont joué un rôle déterminant et sont considérés comme les précurseurs de la défense de la diversité culturelle. Quant à la Chine, s’imprégnant de « l’harmonie dans la diversité », conception de culture préconisée par la philosophie traditionnelle, elle s’oppose toujours à l’hégémonie et la standardisation culturelles et lutte activement pour la préservation et la promotion de la diversité culturelle. L’action culturelle chinoise consiste, d’une part, à préserver la spécificité de la culture chinoise tout en diffusant dans le monde entier la culture chinoise et d’autre part, à promouvoir les échanges et l’inspiration mutuelle entre les civilisations à travers les contacts actifs avec les différentes cultures. Comme le président chinois Xi Jinping l’a souligné dans le discours prononcé lors de sa visite de l’UNESCO en 2015 : « Il nous faut favoriser le respect mutuel et la coexistence harmonieuse entre les différentes civilisations et faire des échanges et de l’inspiration mutuelle entre les civilisations un pont d’amitié entre les peuples, un moteur de progrès pour la société humaine et un trait d’union pour la paix dans le monde », la connaissance et l’inspiration mutuelles passent d’abord par l’apprentissage de la langue, c’est dans cet esprit que la Chine encourage le développement de l’enseignement des langues étrangères et les échanges culturels avec différents pays.

Conclusion

L’Afrique francophone, un terrain potentiel de coopération culturelle entre la Chine et l’OIF

31Les analyses sur le développement de la langue française et des cultures francophones font croire que la francophonie continuera à se développer en Chine, d’autant qu’elle devient un enjeu assez important pour toutes les parties concernées. Pour la Francophonie, la promotion de la langue française et des cultures francophones est une de ses principales missions à laquelle elle attache toujours beaucoup d’importance. Quant à la France, en tant qu’un des premiers pays dans le monde qui ont élaboré la politique culturelle extérieure, elle sait bien jouer sur la culture pour maintenir et élargir son influence sur la scène internationale, et est ainsi reconnue comme une puissance culturelle. Dans ses actions culturelles, la promotion de la langue française occupe une place extrêmement importante. En ce qui concerne la Chine, le développement de la francophonie, d’une part, répond à ses besoins de moderniser et diversifier l’enseignement des langues étrangères, favorise le développement économique et social en contribuant à la prospérité de l’industrie de formation en langues étrangères et à la mobilité des étudiants chinois à l’étranger ; d’autre part, ce développement lui permet non seulement d’établir des contacts avec l’OIF - sept universités chinoises sont devenues membres de l’AUF, TV5 MONDE manifeste son soutien aux As du Français comme partenaire important- mais aussi d’ouvrir des voies de coopération avec plus d’acteurs dans le domaine culturel, c’est bien là où résiderait l’enjeu de ce développement : il existe une grande potentialité de coopération à explorer au sujet de l’Afrique pour la Chine et l’OIF.

32Avec la création du Forum sur la coopération sino-africaine en 2000, les relations sino-africaines entrent dans une nouvelle période caractérisée par l’intensification des échanges politiques et des coopérations économique et commerciale. En effet, en passant en revue l’évolution des relations sino-africaines depuis la fondation de la République populaire de la Chine, on constate que les échanges politiques, puis la coopération économique et commerciale étaient successivement privilégiées dans les relations bilatérales et que les échanges culturels y occupaient une place relativement moins importante. Cela pourrait s’expliquer par le paysage international et le développement social et économique chinois dans de différentes époques.

33Mais avec l’essor des échanges économiques et l’approfondissement des relations politiques, les champs de coopération sino-africaine tendent à se diversifier, l’importance de la culture est valorisée et de plus en plus d’attention est prêtée à la culture. Les relations Chine-Afrique dans le domaine culturel sont portées à un nouveau palier : les échanges et la coopération culturels sont institutionnalisés dans le cadre du Forum sur la coopération sino-africaine, les formes et les contenus se multiplient et se diversifient en couvrant presque tous les domaines culturels, et plusieurs marques d’échanges culturels sont créées, telles que « Cultures in Focus », les années croisées culturelles. En outre, les acteurs des échanges culturels tendent à se diversifier, bien que les gouvernements soient encore les acteurs dominants, les échanges populaires menés par les acteurs non-étatiques, les organisations et les entreprises culturelles par exemple, se multiplient depuis 2006. Donc, la prospérité des échanges et de la coopération culturels marque les relations sino-africaines depuis ces dix dernières années, mais cela n’empêche qu’il existe des potentialités à explorer pour la Chine, qui constitueraient aussi les champs de coopération éventuelle entre la Chine et l’OIF, on pourrait citer deux points pour discuter des pistes de coopération.

34Du point de vue de zone linguistique, les échanges et la coopération culturels entre la Chine et l’Afrique concernent essentiellement les pays anglophones, par exemple, parmi les cinq pays africains où les centres culturels chinois sont installés, seul le Bénin est pays francophone. Ce déséquilibre linguistique a attiré l’attention de certains universitaires qui conseillent à l’autorité chinoise de tenir compte des pays francophones (Wu, 2017). En outre, avec l’essor des échanges culturels, la coopération sino-africaine dans le secteur de l’industrie culturelle est attendue par les pays africains et la Chine. Les pays africains accorde une grande importance à cette industrie en la considérant comme un moyen de réduire la pauvreté et d’améliorer l’image du pays et la Chine, elle soutient, d’une part, le développement de l’industrie culturelle des pays africains en aidant à construire des parcs d’industrie culturelle en Chine pour favoriser le commerce des produits culturels ; d’autre part, elle encourage les entreprises chinoises à investir dans le continent africain, la coopération dans l’industrie de cinéma et de télévision, le tourisme ont déjà commencé.

35Pour ces sujets, la coopération entre l’OIF et la Chine serait envisageable, d’abord, l’aide au développement de l’Afrique, précisément, des pays francophones est leur souci commun, et toutes les deux parties travaillent à la promotion de la diversité culturelle, cela jette la base de la coopération bilatérale pour le développement culturel et économique des pays africains francophones. Ensuite, en matière de ressources, la Chine et l’OIF pourraient se compléter. Pour la Chine, le nombre des entreprises implantées en Afrique est encore faible, la coopération culturelle est essentiellement dirigée par le gouvernement, alors que la dynamique et la prospérité de la coopération nécessitent la participation et l’impulsion des entreprises et d’autres acteurs. De plus, selon les expériences des entreprises culturelles chinoises en Afrique, elles sont confrontées à de nombreux défis par manque de connaissances sur les politiques fiscales, les lois et les cultures locales etc. Dans ce cas, il serait envisageable de faire des projets en coopération avec des organisations internationales, par exemple l’OIF qui dispose des ressources humaines, des expertises, des connaissances sur les pays africains francophones et qui est très expérimentée en exécution des projets sur la culture, l’éducation, la jeunesse et la femme, etc. Le développement de l’industrie culturelle profite à celui de l’économie locale, à la préservation de la diversité culturelle, correspond bien à l’intérêt de la Francophonie. Enfin, pour renforcer les échanges et la coopération culturels entre la Chine et les pays francophones, la Francophonie pourrait profiter des plateformes existantes pour faire connaître la culture de ces pays. Les échanges doivent se faire dans les deux sens, mais en réalité, dans l’ensemble, pour la Chine, le « go out » (se tourner vers l’international) l’emporte sur « bring in » (introduire en Chine) dans ses échanges culturels avec l’Afrique, et pour une meilleure inspiration et compréhension mutuelle, il serait nécessaire d’introduire davantage la culture des pays africains à travers la multiplication des rencontres et des manifestations culturelles africaines, de ce fait, la Francophonie pourrait y trouver de concert avec la Chine plus de champs d’action. Donc, l’Afrique francophone est non seulement une dynamique du développement de la francophonie en Chine mais elle constitue aussi un terrain potentiel de coopération culturelle entre la Chine et l’OIF.


Bibliographie

Articles

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Article de presse

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Ouvrage

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Pages web

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Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Présentation de la Chine », disponible sur : http://101.96.8.164/www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/France_Chine_BAT_Light18_10_2010.pdf, consulté le 16 août 2016.

Notes

1 Parmi ces 15 établissement, 13 sont en Chine continentale, les deux autres sont respectivement à Hongkong et à Macao.

2 Chaque année, au moins 70 événements sont organisés et le nombre des représentations est beaucoup plus élevé, par exemple, le festival de 2013 a présenté 77 événements soit 160 représentations dans 23 villes : http://www.institutfrancais.com/fr/actualites/festival-croisements-en-chine-8e-edition, consulté le 13 juillet 2017.

3 Wechat est le plus grand réseau social chinois, avec quelque 8 millions d’utilisateurs à travers le monde, équivalant à Facebook en France.


Pour citer ce document

Li Zhang, «La francophonie en Chine : perspectives linguistique et culturelle», Revue Internationale des Francophonies [En ligne], Numéro 10, publié le : 11/04/2018, URL : http://rifrancophonies.com/rif/index.php?id=506.

DOI : 10.24401/rif.506

Auteur

Quelques mots à propos de :  Li Zhang

Li Zhang est enseignante de langue française à l’Institut des langues étrangères de l’Université normale de Tianjin (Chine) et doctorante en langue et littérature françaises, du département de français de l’Université des Langues étrangères de Beijing (Chine).