Médias et Religions en Francophonie : Un plaidoyer pour une éthique de la compréhension

Ndiaga Loum, Ibrahima Sarr et Jean-François Simard

Ce chapitre introductif fait le point sur les motivations qui sous-tendent le choix de cette thématique (rapports entre médias et religions), sur le contexte dans lequel intervient ce débat scientifique et la nature des contributions retenues dans ce numéro spécial de la revue internationale des mondes francophones. En un mot, il s’agit de faire la démonstration de la pertinence à la fois scientifique, sociale et conjoncturelle d’une problématique qui associe communication médiatique et religions. L’apport espéré à l’amélioration des connaissances dans les sciences sociales repose sur le caractère parfois inédit des résultats présentés dans les différentes contributions ici retenues.

This introductory chapter reviews the motivations which underlie the choice of this theme between media and religions, on the context in intervenes this scientific debate and the nature of the contributions in this special volume of the Revue internationale des mondes francophones. In brief, it is a question of making the demonstration of the relevance at the same time scientific, social and cyclical of a issue which associates media communication and religions. The original nature of the results presented may lead us to hope that they contribute to improving knowledge in the social sciences.

Introduction

1En initiant ce projet de publication sur cette thématique, nous avons pris un double pari : scientifique et politique. Le pari scientifique était de regrouper dans un numéro thématique des travaux et réflexions de chercheurs venus des divers horizons du monde francophone et qui abordent le sujet avec une tonalité locale qui renvoie aux différents contextes de production et de diffusion des idées. L’autre pari, plus politique, partait du constat de multiples actes d’incompréhension parfois violents, à travers de ce que l’on nomme les « attentats terroristes ». Cette situation alarmante au point de susciter l’indignation de la secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean1, appelle de notre part le besoin de construire un plaidoyer pour une « éthique de la compréhension »2 (Morin, 2000) et qui rejoint l’idée de la « civilisation de l’Universel » que théorisait un des pères fondateurs de la Francophonie3, Léopold Sédar Senghor (McCants et Meserole, 2016 ; Tourereille, 2016).

2Les médias sont incontournables, aussi bien dans leurs capacités à relayer les peurs et les craintes que dans les possibilités qu’ils offrent pour construire une alternative fondée sur la culture de la paix. Il reste donc, pour structurer cette façon de penser, à dire comment nous nous y sommes pris, ce que nous voulons transmettre, et ce que nous avons obtenu. En somme, tout se décline en trois parties dont l’une rappelle le contenu de l’appel à contribution pour ce numéro spécial (1), l’autre présente le sens de notre appel à un monde plus ouvert et plus tolérant (2) ; la troisième partie résume la nature des contributions enregistrées sur cette thématique plus qu’actuelle sur les rapports entre médias et religions (3)

1. Retour vers le contenu de notre appel à contributions

3Les relations entre les religions et les médias en particulier, peuvent être abordées de diverses manières. L’histoire a montré que les religions ont souvent usé des médias pour des raisons diverses (Douyère, Dufour et Riondet, 2014 ; Lambert et Mauss, 2014). La première paraît évidente : le besoin de répandre le message porté par les textes sacrés ; la deuxième raison, consécutive à la première, est de persuader et fidéliser les croyants ; la troisième raison est d’attirer de nouveaux fidèles qui seraient sensibles à la persuasion élaborée par les stratèges religieux et relayée par les médias. C’est dans ce sens qu’on a pu confondre les mécanismes de persuasion à ceux de la propagande. Une confusion qui confine à porter des regards controversés sur le sens à donner à l’exploitation des médias par les religions. Quand les uns y verront une instrumentalisation négative, d’autres retiendront le potentiel d’humanisation que portent les messages religieux via leur très forte médiatisation. On voit qu’il n’y a donc rien d’inédit dans l’étude des relations que peuvent entretenir les médias et les religions.

4En revanche, ce qu’il y a de nouveau, c’est le contexte politique qui, depuis la chute du Mur de Berlin (1989) et l’effondrement des régimes communistes de l’Est de l’Europe, a vu les religions connaître un nouvel essor médiatique, venant combler le vide idéologique consécutif au déclin du communisme, pourtant triomphant depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les religions deviennent de nouveaux distributeurs de sens pour des individus en demande d’un message transcendantal leur permettant de faire face aux contradictions d’une existence que n’assouvit plus la simple quête d’une aisance matérielle. Ce qui est nouveau aussi, c’est le contexte médiatique marqué par le développement exponentiel des technologies de l’information et de la communication (TIC) et l’avènement de l’Internet qui semble réaliser le rêve d’une société virtuelle qui ferait tomber les frontières physiques des États, qui réduirait les distances et ouvrirait une nouvelle ère d’échanges à l’échelle mondiale. Serait-on effectivement et définitivement plongé dans le « village planétaire » prédit par le chercheur canadien Marshal MacLuhan (1967) ?

5Les médias étant des instruments comme tant d’autres, ils ne valent que par la dextérité avec laquelle les personnes les manient. En fonction de l’exploitation qu’on en fait aujourd’hui, on aboutit encore à des appréciations tout aussi controversées que par le passé. Les religions ont donc investi les nouveaux espaces de diffusion et de discussion offerts par les médias. Aux médias traditionnels (presse, radiodiffusion, télévision) sont venus s’ajouter ce que l’on nomme aujourd’hui, sous une appellation générique, les nouveaux médias. En ce sens, devrait-on parler à propos des rapports entre médias et religions, d’adaptation ou d’innovation ? Une autre question est de savoir si on est plus ou moins dans l’exploitation positive ou négative des outils médiatiques ? Ou bien le tout se réduirait-il à l’appréciation de l’intérêt qui est poursuivi par telle ou telle autre religion, par telle ou telle autre confrérie ou telle ou telle autre personne « légitimée » pour agir au nom d’un groupe religieux ? Ces relations ne devraient-elles pas être appréhendées en tenant compte des rapides mutations technologiques, d’un contexte sociologique mouvant et des évolutions idéologiques et politiques qui transforment et orientent nos pratiques quotidiennes ? C’est toute la problématique que pose le présent volume de la Revue Internationale des francophonies consacré aux rapports entre médias et religions. À cette problématique s’ajoutent de nouveaux questionnements dictés par l’actualité. Dans l'espace occidental, le multiculturalisme dominant ne favorise-t-il pas un traitement médiatique différencié entre les vieilles pratiques chrétiennes et les confessions religieuses nouvellement arrivées ? Le traitement médiatique n'entretient-il pas une confusion (dont souffre la question religieuse elle-même) entre laïcisme et athéisme ? En quoi les nouvelles technologies de l'information ne rendent-elles plus désuète la dénonciation médiatique classique de la radicalisation des pratiques religieuses et de l'extrémisme ?

6Si aucune de ces questions n’est fortuite, il va falloir dire maintenant plus précisément ce qu’elles cherchaient à exprimer dans un contexte international particulier.

2. Le sens de notre appel : plaidoyer pour un monde plus ouvert et plus tolérant

7Nous l’avons rappelé supra, en 1989, un événement historique majeur est venu changer le cours des relations internationales jusque-là structurées par la confrontation idéologique Est-Ouest, l’opposition entre communisme et capitalisme, la Guerre Froide entre principalement les États-Unis et l’ex-URSS : c’est la chute du Mur de Berlin qui semblait destiner le monde vers une pacification des rapports socio-culturels, une consolidation des relations entre les États et les peuples. L’euphorie qui résultait de cette nouvelle situation mondiale était telle que des auteurs connus pour le succès de leurs essais s’étaient lancés dans les prévisions les plus optimistes. Il en est ainsi du penseur américain d’origine japonaise, Francis Fukuyama (1992), qui décrétait la victoire définitive du capitalisme et de la démocratie, et simultanément la fin définitive du communisme. Si depuis l’expression de cet optimisme débordant, les événements (notamment l’attentat terroriste du 11 septembre 2001 aux États-Unis) semblent démentir la thèse de Fukuyama, l’auteur reste persuadé que ses prévisions sont fondées, considérant les aléas comme des accidents, mais pas comme des points de ruptures historiques dans la marche unitaire des États et des Nations vers une même direction. Dans une entrevue récente avec la presse québécoise, Fukuyama affirme : « L'histoire va vers une direction, celle de la démocratie et du capitalisme. Mais il peut y avoir des allers et retours dans ce processus, qui peut être long. Prenez l'Europe : elle a connu des révolutions démocratiques en 1848, mais il a fallu attendre 100 ans pour que le continent soit réellement démocratique, et même jusqu'en 1989 si on tient compte de l'Europe centrale » (La Presse, 2014).

8Avant Fukuyama, son collègue et compatriote Joseph Nye (1990) exprimait également un optimisme sans limite, encouragé lui aussi par le nouveau cours pris par les évènements mondiaux dans les années 1990. Il projetait même la fin des guerres classiques, en théorisant une nouvelle approche symbolisée par ce qu’il appela le « soft power » décrit comme « la capacité à atteindre les résultats désirés dans les affaires internationales par l'attraction plutôt que par la contrainte, en persuadant les autres de suivre, ou les amener à accepter les normes et les institutions qui produisent le comportement désiré » (Nye, cité par Guéhenno, 1999, 7). Le « soft power » reposerait ainsi sur « l'attrait (appeal) qu'exercent les idées, la capacité à fixer l'agenda de façon à modeler les préférences des autres » (Guéhenno, ibid, 7). Si, concluait Nye, un État réussit ainsi à faire légitimer son pouvoir aux yeux des autres et à instaurer les institutions internationales qui les encouragent à endiguer ou limiter leurs activités, il n'a plus guère besoin de dépenser autant ses ressources économiques et militaires traditionnellement coûteuses. Il apparaît d’ailleurs, si l’on en croit Guéhenno (1999), que cet attrait avait déjà fait ses effets, ce qui pouvait expliquer, aux yeux de l’auteur, pourquoi les citoyens américains étaient de moins en moins intéressés à voir leur gouvernement se mêler de ce qui se passait à l’extérieur. Un extérieur qu’ils considèreraient comme une copie, une imitation de ce qui se passait aux États-Unis. Autrement dit, tant que le reste du monde mangerait les produits de McDonald, boirait du coca-cola, achèterait les logiciels de Microsoft et les derniers modèles Ipad et IPhone de Apple, resterait branché sur Facebook ou les autres réseaux sociaux populaires, il faudrait s’en féliciter et ne point considérer le phénomène tendant à l’homogénéisation culturelle, menant à « l’américanisation du monde » (Guéhenno, 1999) autrement, ou s’en préoccuper plus que de raison (Barber, 2001).

9Les attentats du 11 septembre 2001 contre les deux tours à New York, aux États-Unis, étaient ainsi venus rompre de façon brutale cet optimisme bâti sur la forte croyance d’une dissémination à l’échelle mondiale de l’ « American way of life ». Pourtant, au moment où Fukuyama et Nye exprimaient autant d’enthousiasme sur les capacités attractives du modèle occidental et surtout américain, un autre auteur américain, Samuel Huntington, tenait un discours extrêmement pessimiste fondé sur l’impossibilité, selon lui, de rapprocher des aires culturelles différentes. Huntington postulait une divergence profonde de vision politique, de valeurs culturelles qu’il résumait à travers cette expression devenue célèbre : «choc des civilisations» (1993). Huntington ne partageait pas l’optimisme affiché par Fukuyama avec sa thèse de la « fin de l’histoire ». Au contraire, il estimait que le monde allait vers un « clash » causé par de profondes contradictions aux relents identitaires et religieux. L’auteur décrivait plusieurs aires de civilisations distinctes (l’occident chrétien faisant face notamment à l’islamisme, et devant compter avec d’autres cultures distinctes d’origines africaine, hindoue, bouddhiste, chinoise, japonaise et éventuellement latino-américaine) (Palou Lacoste, 2010 ; Loum, 2017). Selon Huntington, « le réveil religieux intervenu depuis les années 1970, la montée de la mondialisation économique et de la démocratie politique ne vont pas (contrairement aux espoirs naïfs des internationalistes américains), se traduire par un rapprochement des régimes et des peuples. On va vers une nouvelle affirmation de soi, éventuellement agressive, de nouvelles puissances sur le mode du nationalisme identitaire dirigée contre l’Occident jusque-là dominant. Huntington fait également un sort particulier à l’islam qu’il considère comme en quasi-guerre avec l’Ouest. Pour lui, les frontières de l’islam sont sanglantes et cette aire de civilisation en expansion démographique continuera à provoquer des conflits avec ses voisins jusqu’à l’aboutissement de sa transition démographique » (Palou Lacoste, 2010, op. cit.). La conclusion pratique de Samuel Huntington est d’une grande clarté mais aussi d’un cynisme manifeste : « les pays occidentaux, et donc les États-Unis et l’Europe qui appartiennent objectivement à la même civilisation, doivent se serrer les coudes afin de faire face ensemble à ces inquiétants adversaires que sont surtout les islamistes issus de la civilisation arabo-musulmane » (ibid.).

10Comment expliquer des lectures si opposées et contradictoires sur l’état du monde et la difficulté à dessiner une prospective intellectuellement cohérente ? Le « nouveau désordre mondial » (Lellouche, 1992) et le « retournement d’un monde privé de sens » (Badie et Smouts, 1999) observés après la fin de la Guerre Froide, en seraient-il l’explication ?

Si notre objectif n’est pas d’arbitrer ces points de vues contradictoires exprimés sur l’état du monde et de son devenir par des auteurs aussi respectables les uns que les autres, notre propos se veut résolument optimiste en considérant que la tolérance religieuse, l’acceptation des différences, le combat pour la diversité culturelle ne sont pas des vains mots. L’avènement en 2005 de la Convention internationale sur la diversité culturelle (combat porté au sein de l’UNESCO principalement par des États francophones, le Canada, le Québec, la France) n’est pas qu’une goutte d’espoir dans un océan de pessimisme. Le réaffirmer dans un contexte marqué par la recrudescence des actes d’intolérance (le terrorisme et toutes les haines qu’il charrie) est une exigence, que dire, une nouvelle forme de responsabilité intellectuelle. Il s’agit juste de rappeler la nécessité pour les cultures, les religions, d’établir des interactions créatrices, d’encourager une forme de « créolisation », qui renvoie par ailleurs à la « civilisation de l’Universel » (Senghor, 1988).

11Comme nous l’avons évoqué dans les pages qui précèdent, les motivations qui ont présidé au choix de ce numéro spécial sur les rapports entre médias et religions, sont dictées par le constat quasi quotidien de la cristallisation des intolérances, à tel point que si l’on devait choisir le terme le plus médiatiquement utilisé ces dernières années, il n’y a aucun doute que le « terrorisme » occuperait la première place. L’hypertrophie des usages médiatiques du terme « terrorisme » a fait oublier l’exigence déontologique de la précision. Du côté des pays musulmans, l’on dénonce souvent l’amalgame fait entre terrorisme et religion dans les médias occidentaux. Des dénonciations qui trouvent échos dans les thèses déjà développées en 1997 par Edward Said dans son ouvrage Covering Islam : How the Media and the Experts determine how we see the Rest of the World. D’autres mettent l’accent sur l’hypermédiatisation des conséquences du terrorisme international qui, pourtant, ferait beaucoup moins de victimes à l’échelle mondiale qu’au niveau national ou régional. Autrement dit, le terrorisme dit « islamique » tue plus de musulmans que de non musulmans, mais dans des zones qui seraient moins couvertes médiatiquement qu’un évènement se déroulant à New-York, à Paris ou à Bruxelles.

12L’on reprocherait même aux grands médias de ne s’intéresser qu’aux évènements malheureux sublimant les positions extrémistes, et de ne point se focaliser sur les exemples de tolérance religieuse donnant lieu à des expériences de partage, de solidarité, bref symbolisant ce que l’humain a de mieux en soi. Le modèle kazakh est par exemple très peu médiatisé : « Le pluralisme religieux est la marque de la société kazakhe. La promotion des relations amicales entre les différentes religions caractérise les aspirations politiques du Kazakhstan, tant sur la scène internationale qu'au plan national » disait le Rapporteur spécial des Nations-Unies sur la liberté de religion ou de conviction, en 20144 (Bielefeldt, 2014). Comment expliquer historiquement le succès d’une cohabitation si harmonieuse entre différentes religions dans ce pays devenu un modèle mondial de tolérance ? « Toutes les religions du monde ont laissé leur marque sur les terres du Kazakhstan, ce qui explique pourquoi nous sommes étrangers à l'intolérance et au fanatisme religieux », disait son président, Nazarbaïev (UNChronicle, 2013). Lorsque, par exemple, le phénomène migratoire suscite dans certains États des inquiétudes en terme de menaces identitaires, il est historiquement présenté au Kazakhstan comme une valeur culturelle ajoutée : « Les cultures nomades, contrairement aux communautés qui se sont installées durant les époques préindustrielle et industrielle, ont été en permanence confrontées aux divers aspects des migrations. Elles ont établi un ensemble de traditions et de rituels concernant la façon de traiter les migrants et l'hospitalité, règlementés non seulement au niveau de l'État, mais plus important encore, à l’échelle communautaire » (UNChronicle, 2013). Est-il alors étonnant de voir ce pays, le Kazakhstan, être à la pointe du combat pour le rapprochement des peuples et des cultures au sein des Nations Unies ?5

13De tels exemples encourageant la tolérance religieuse et le rapprochement entre les peuples, montrent, s’il en était encore besoin, que tout n’est que question de volonté politique, les peuples ayant déjà compris que ce qui les unit est bien plus important que ce qui les sépare. Ce qui peut les différencier réside non moins intrinsèquement dans leurs croyances culturelles ou religieuses que dans l’instrumentalisation qui peut en être faite à des fins politiciennes. À côté de l’exemple kazakh, comment ne pas penser au modèle sénégalais ? Ce pays francophone situé dans la partie ouest-africaine, comptant près de 95 % de musulmans, a été dirigé pendant 20 ans par un président de la République issu de la minorité catholique composée de 3 % de la population.

14La multiplication des plateformes médiatiques à l’ère dite numérique devrait-elle pouvoir favoriser la création d’instances qui réinventent au sens moderne « l’éthique de la discussion » rêvée par Habermas (1992) et « l’éthique de la compréhension » théorisée par Morin (2000) ? Tout compte fait, si la haine, l’intolérance, les oppositions sur fond de divergence religieuse ont été si fortement médiatisées, il faut interroger le caractère spectaculaire des évènements qu’elles génèrent pour expliquer leur pouvoir d’attraction médiatique. Notre question est de savoir si les contre-exemples fortement médiatisés ne contribueraient pas plus à cristalliser les tensions et à crisper les antagonismes ? A contrario, une plus grande focalisation médiatique sur les exemples de cohabitation heureuse entre cultures et religions diverses ne participerait-elle pas efficacement à une nouvelle pédagogie active contre la radicalisation et les extrémismes ? Mais, par ailleurs, pourrait-on reprocher aux journalistes d’avoir une interprétation même biaisée de la réalité puisque leur métier consiste à interpréter le monde, à chercher à donner sens à l’actualité ? Un vieux débat, certes, qui rappelle les deux éthiques de Max Weber : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité (Weber, 1959).

15Le discours de la Francophonie est historiquement ancré dans la promotion de valeurs comme la tolérance et le dialogue. La philosophie des éditeurs de ce présent numéro en épouse les contours, sans jamais les épuiser. Voilà pourquoi en choisissant la thématique « rapports entre médias et religions » pour ce présent numéro, nous avons sollicité des études de nature empirique ou théorique réalisées dans l’espace francophone entendu au sens large. Autrement dit, dans les cinq continents où peuvent se trouver des communautés francophones partageant les valeurs de tolérance, d’humanisme, d’ouverture et de diversité de la Francophonie. Les possibilités de choix des sujets à aborder couvraient ainsi une large palette :

  • Médias et message théologique

  • Émissions religieuses dans les médias classiques ou traditionnels

  • Place de la religion dans les nouveaux médias

  • Politique, médias et religions

  • Médias, religions, multiculturalisme, diversité culturelle

  • Exploitation médiatique des signes, pratiques et discours religieux

  • Dialogue, tolérance et interrelation dans les discours religieux médiatisés

  • Internet et propagande religieuse

  • Médiatisation des radicalismes et des extrémismes religieux

16Qu’en est-il donc à l’arrivée ?

3. À l’arrivée : quelques mots sur la nature des contributions retenues

17L’option ouverte à des contributions pouvant venir de tous les coins de l’espace francophone a accouché de textes originaux abordant la thématique « rapports entre religions et médias » sous des angles jusque-là très peu explorés. Les auteurs nous transportent vers des univers où l’on rencontre des problématiques riches de leur niveau d’abstraction théorique, sans ignorer des occurrences éprouvées par un certain empirisme ou un empirisme certain. Il en est ainsi de la contribution de Michel Filion « L’affirmation identitaire du Canada français au moyen de la radio-télévision : un phénomène bientôt séculaire ». L’auteur se demande si dans un contexte de mondialisation triomphante, la question des spécificités nationales garderait encore toute sa pertinence, toute son actualité ? Le Canada, de par sa configuration géoculturelle serait un laboratoire pour tester la validité scientifique de ce questionnement. L’auteur s’y emploie en démontrant que dans une perspective véritablement sociale, l’étonnant phénomène identitaire de la francophonie canadienne rappelle la nécessité de considérer le milieu culturel original tout autant, sinon davantage, que la stricte économie politique. Épousant une démarche d’historien, l’auteur nous conduit vers des sentiers où l’on découvre que l’affirmation identitaire du Canada français par le moyen de la radio-télévision résulte d’une succession de contextes historiques qui laissent une large part au rôle exercé par les usagers eux-mêmes. Pour comprendre donc la singularité du cas canadien telle que reflétée par les médias et notamment la radio-télévision, on ne peut ignorer le fait que ces usagers sont depuis longtemps divisés en deux principales communautés linguistiques, pour ne pas dire deux entités nationales distinctes, qui arrivent à des niveaux forts différents quant à la constitution de l’identité collective au moyen des médias de masse. On y lit aussi un plaidoyer pour le maintien et le renforcement du diffuseur public de l’information qui échappe partiellement à « la dictature du marché » et qui a eu un apport historique, mais aussi actuel, dans l’affirmation d’une identité francophone forte dans un contexte anglophone majoritaire. L’ouverture vers une « instrumentalisation » positive des médias est ici constatée.

18L’« instrumentalisation » positive des médias devient une brèche où pourrait naturellement s’engouffrer la contribution tout aussi originale de Sahite Gaye qui porte sur les nouvelles plateformes d’expression religieuses, celles que permet cet outil extraordinaire dans tous les sens du terme que constitue l’Internet. Le titre en donne une indication claire : « Appropriation des réseaux sociaux numériques par les mouvements soufis : entre nouvelles formes organisationnelles et défis communicationnels ». L’auteur cherche à mettre en évidence la problématique de l’appropriation des médias sociaux par les mouvements soufis. L’étude repose sur l’analyse des usages observés sur les réseaux sociaux, en prenant en compte la dimension symbolique qui entoure une organisation soufi choisie à titre d’exemple et comme cas pratique. Il insiste d’abord sur la forte dimension symbolique de ce type de groupe religieux, avant de nous montrer comment les modes d’organisation religieuse impactent sur la nature des usages des réseaux sociaux numériques. Les mutations observées par l’auteur débouchent sur le constat d’un renouvellement des méthodes qui, jadis, faisaient le mystère des mouvements soufis. Autrement dit, les possibilités techniques d’expression offertes par les nouvelles plateformes numériques obligent les mouvements religieux soufis à renouveler leurs pratiques communicationnelles pour s’adapter à un contexte technologique en mutation accélérée. L’auteur démontre, à l’aide de plusieurs exemples, comment le soufisme en se distinguant par rapport à une compréhension orthodoxe de l’Islam, trouve toute sa place dans cette problématique qui interroge les rapports entre médias et religions.

19Mais, si la tendance est d’investir massivement les nouvelles plateformes numériques, on aurait tort de croire qu’Internet est devenu le support exclusif par lequel il faut appréhender le phénomène religieux. Au contraire, les médias traditionnels restent dans une certaine mesure une vitrine à travers laquelle on peut observer l’instrumentalisation de la religion, mais à des fins qui ne sont pas toujours celles pour lesquelles on les envisagerait a priori. C’est tout le sens de la contribution de Serigne Sylla intitulée « De l’art de la propagande à l’art du management : Fonctions de la communication religieuse ». Cette recherche empirique qui s’appuie autant sur une étude des programmes que des entrevues avec les éditeurs et les téléspectateurs, porte sur un support médiatique qui revendique ouvertement son statut de « média confessionnel ». Il ressort de cette étude des informations précieuses sur les fonctions de la communication religieuse et le rôle de la religion dans le management des organisations.

20Ce type d’étude empirique explorant les motivations avouées ou non des « nouveaux entrepreneurs religieux » dans le champ de la communication médiatique, inspire également la contribution de Sarr et Loum intitulée : « Les médias et la confrérie mouride au Sénégal ». En ciblant un pays présenté comme « la vitrine démocratique en Afrique », les auteurs démontrent qu’au Sénégal, les rapports de forces et les relations de domination sont organisés de telle sorte que pour comprendre comment fonctionnent les champs politique et médiatique, il faut d’abord étudier la relation qu’ils entretiennent avec le champ religieux. Dans un pays composé de près de 95 % de musulmans, il prévaut ce que l’on nomme le « phénomène confrérique ». On y décompte quatre grandes confréries soufies. C’est dans ce contexte de diversité religieuse ou plutôt confrérique que se situe cette présente contribution basée, dans un premier temps, sur des études de cas qui montrent que les véritables détenteurs du pouvoir ne sont pas seulement ceux légitimés dans leur fonction par le recours au suffrage universel - les politiques – ni ceux à qui la démocratie offre l’opportunité d’abriter et d’arbitrer le débat public – les médias. Dans un deuxième temps, les auteurs présentent les résultats d’une étude empirique réalisée sur des chaînes de télévision revendiquant souverainement leur rattachement à la confrérie mouride. Il s’agit d’un phénomène relativement nouveau, donc encore rarement exploré par les récentes études scientifiques sur la question des rapports entre médias et religion, et que vient par conséquent combler cette contribution.

21S’il faut chercher un endroit où l’on peut faire le bilan à mi- étape du dialogue islamo-chrétien, ce pays pourrait servir de cadre. C’est le pari que tente la réflexion de Moustapha Samb. L’auteur part du constat que la cohabitation pacifique entre catholiques et musulmans est réelle, mais les deux communautés semblent s’ignorer dans leur dogme et dans leur pratique religieuse. Il repère des méfiances larvées suscitées par une actualité internationale qui traite souvent de conflits inter-religieux. Quid alors de la responsabilité des médias locaux dans ce contexte ? Analysant les émissions religieuses dans les médias, l’auteur note l’omniprésence de prêcheurs encore ancrés dans l’évocation des normes ou des dogmes et dont les contradictions apparentes peuvent faire douter de la fiabilité de leurs sources et de leurs références. La conséquence de tout cela est que les publics sont souvent désorientés et agacés par la manière dont les passages des livres saints sont relatés et quelquefois même « fabriqués » par des prêcheurs qui ne disposent pas toujours de compétences médiatiques pour animer de telles émissions. Il évoque notamment l’absence de maîtrise des techniques de collecte et de traitement des informations et la méconnaissance des règles éthiques et déontologiques qui régissent les professions médiatiques. La conclusion qu’il en tire est qu’il faut une plus grande responsabilité des éditeurs, compte tenu de la nature hyper sensible des supports médiatiques dont l’usage devrait être totalement orienté vers la sauvegarde d’un héritage séculier fondé sur le dialogue inter-religieux, et plus précisément islamo-chrétien.

22In fine, les contributions enregistrées dans ce présent numéro sont riches de leur originalité tant du point de vue théorique que par le caractère inédit des résultats présentés. Elles arrivent dans un contexte particulier, comme souligné supra : l’omniprésence des moyens de communications et leurs caractéristiques de plus en plus innovantes d’un côté, et la persistance des malentendus malgré la multiplication des échanges, de l’autre. Il y a là sinon une contradiction, du moins un paradoxe que cherche à expliquer Jean-Marie Guéhenno (1999, op. cit., p. 13) qui constate une « incompréhension de plus en plus totale entre ceux qui ont trouvé dans une communauté globale virtuelle une réponse à leur besoin d’identité, et tous ceux, les plus nombreux, qui souffrent de subir les décisions des autres et de ne pas même maîtriser leur propre destin ».


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Tourreille S. (2016), La francophonie n'est pas à blâmer, 3 mai 2016, disponible sur : http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/469746/securite-internationale-la-francophonie-n-est-pas-a-blamer, consulté le 15 juin 2017.

UNChronicle (2013), Globalization of Migration: What the Modern World Can Learn from Nomadic Cultures, septembre 2013, disponible sur : https://unchronicle.un.org/article/globalization-migration-what-modern-world-can-learn-nomadic-cultures/, consulté le 15 juin 2017.

Weber M. (1959), « La vocation d’homme politique », dans Le savant et le politique, Paris, Plon.

Notes

1 Michaëlle Jean, citée sur le site de l’Organisation Internationale de la Francophonie dans un texte intitulé « Terrorisme : les pays de l’espace francophone au cœur des turbulences ». En ligne : http://www.francophonie.org/Terrorisme-les-pays-de-l -espace.html (page consultée le 15 janvier 2017).

2 En référence à une expression d’Edgar Morin qui définit « l’éthique de la compréhension » comme « un art de vivre qui nous demande d’abord de comprendre de façon désintéressée ». Selon Morin, l’éthique de la compréhension n’autorise pas d’« excommunier » et d’« anathématiser » ; elle demanderait plutôt, selon l’auteur, un « grand effort, car elle ne peut attendre aucune réciprocité ».

3 La Francophonie est interpellée par le phénomène « terroriste ». Les chercheurs William McCants et Christopher Meserole, dans un article paru le 24 mars 2016 sur le site Foreign Affairs, semblent vouloir démontrer que la « Francophonie serait un terreau fertile à la radicalisation islamique ». Une telle thèse serait fondée sur le fait que « quatre des cinq pays ayant les taux de radicalisation dans le monde les plus élevés sont francophones, y compris les deux premiers en Europe (France et Belgique) ». En réponse à cette conclusion des chercheurs McCants et Meserole, le coordonnateur à la programmation du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale rattaché au CERIUM (Université de Montréal), Julien Tourreille, affirme : « Si séduisante que cette thèse puisse paraître aux amateurs de French bashing, elle souffre de nombreux maux rédhibitoires. Tout d’abord, elle repose davantage sur la corrélation entre deux phénomènes (le caractère francophone d’un pays d’une part, le ratio de personnes attirées par l’islamisme radical par rapport à la population de confession musulmane d’autre part) et n’établit pas un lien de causalité entre eux ». Il s’agirait donc, selon ce dernier, d’une thèse « hasardeuse ».

4 Au Kazakhstan, il y a plus de 2200 mosquées, 250 églises orthodoxes, une centaine d'églises catholiques, 500 églises protestantes et plus de deux douzaines de synagogues. Dans ce pays indépendant depuis 1991, on compte 70 % de musulmans et plus de 26 % de chrétiens.

5 Son président Noursoultan Nazarbaïev a été à l’origine du lancement de l'Année internationale du rapprochement des cultures en 2010 lors de la 62ème session de l'Assemblée générale des Nations Unies. Et c’est toujours sur l’initiative de ce pays, le Kazakhstan, que l’Assemblée Générale des Nations-Unies a adopté le 17 décembre 2012 une résolution proclamant la décennie 2013 – 2022 « Décennie internationale du rapprochement des cultures ».


Pour citer ce document

Ndiaga Loum, Ibrahima Sarr et Jean-François Simard, «Médias et Religions en Francophonie : Un plaidoyer pour une éthique de la compréhension», Revue Internationale des Francophonies [En ligne], n°9, publié le : 20/07/2017, URL : http://rifrancophonies.com/rif/index.php?id=379.

DOI : 10.24401/rif.379

Auteur

Quelques mots à propos de :  Ndiaga Loum

Juriste, politologue, professeur au département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Membre régulier du Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société (CRICIS) et de la Chaire Senghor de la Francophonie, ses intérêts de recherche portent sur la communication politique, la régulation éthique et juridique des médias, le développement et les relations internationales. Il est aussi expert en droit international humanitaire.

Quelques mots à propos de :  Ibrahima Sarr

Enseignant-chercheur et directeur du Centre d’Études des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI), l’école de journalisme de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication (Université Paris 2 Panthéon-Assas), ses recherches portent sur la communication politique, la sémiotique de l’image et des médias, l’éducation aux médias et la sociologie du journalisme.

Quelques mots à propos de :  Jean-François Simard

Professeur en sciences sociales à l'Université du Québec en Outaouais. Il est Président du Réseau international des Chaires Senghor de la Francophonie. Les travaux du professeur Simard portent sur l'analyse politique des innovations sociales et des influences intellectuelles qui concourent à l'établissement de ce qui est convenu d'appeler le «modèle québécois». Jean-François Simard fut député à l'Assemblée nationale du Québec et ministre.