Entretien de Marielle Payaud, Rédactrice en chef de la Revue internationale des Francophonies, avec Thierry Verdel, Recteur de l’Université Senghor

Thierry Verdel

1Cela fait maintenant 50 ans que la francophonie s’institutionnalise, et on peut mesurer, depuis le début des années 1970, le chemin parcouru, Sommet après Sommet : le nombre de pays, universités, organismes, collectivités membres ou observateurs à l’OIF ou au sein des autres opérateurs n’a jamais été aussi important. La Francophonie intervient dans des domaines stratégiques et tend à devenir un des forums de délibération internationale les plus dynamiques.

2Il nous paraît intéressant de dresser le bilan, au regard des propres actions de votre institution, et ce à travers quelques questions.

31 – Quel bilan pensez-vous pouvoir tirer, pour la francophonie, de cette institutionnalisation ?

4L’institutionnalisation de la Francophonie dont vous parlez, c’est la reconnaissance que la Francophonie compte maintenant sur la scène internationale. Elle est le résultat des valeurs et d’une certaine vision du monde qu’ont en commun les pays francophones et qui sont intrinsèquement portées par la langue française et l’héritage du siècle des lumières : valeurs humanistes parmi lesquelles la défense des droits humains, le devoir de solidarité, le respect de la diversité culturelle et linguistique, etc. La Francophonie peut être fière d’en être arrivée là. Malgré les faibles moyens dont elle dispose, elle a obtenu quelques beaux résultats comme celui de la convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Et, dans certaines régions du monde, isolées par leur langue ou à l’écart de la globalisation économique, le soutien de la Francophonie est attendu et sollicité.

52 – Quelle est la place que l’Université Senghor s’est vue reconnaître au sein de la Francophonie institutionnelle ?

6À sa naissance, en 1989, l’Université Senghor s’est vue reconnaître le statut d’Opérateur des Sommets des Chefs d’État et de Gouvernement, autrement dit, Opérateur direct de la Francophonie, comme l’Agence Universitaire de la Francophonie avant elle, l’Association Internationale des Maires Francophones et TV5Monde. Être Opérateur direct, c’est être directement au service d’une mission claire fixée par les Chefs d’État et de Gouvernement et être doté d’une gouvernance autonome pour la remplir. La mission de l’Université Senghor est de contribuer au développement africain par la formation des cadres. Toutes les actions que nous entreprenons servent cette mission et nous en rendons compte à notre propre conseil d’administration. En tant qu’acteur de la Charte de la Francophonie, nos actions s’inscrivent bien entendu dans les orientations générales de la Francophonie décidées par les Chefs d’État et de Gouvernement.

73 – Quels ont été ses rôles au fil des décennies ?

8Comme je le disais à l’instant, notre mission est de contribuer au développement africain par la formation des cadres. Ainsi, depuis sa création, l’Université Senghor accueille à Alexandrie, tous les 2 ans, une cohorte de jeunes africains qu’elle forme, en gestion de projets, dans les domaines de la culture, de l’environnement, du management et de la santé, dans le cadre d’un master en développement. Actuellement nous accueillons à Alexandrie 169 étudiants de 24 pays francophones, d’Afrique et d’Haïti dont un peu plus de la moitié sont des femmes. Ce sont de jeunes professionnel(le)s de 30 ans en moyenne, qui viennent accroître leurs capacités dans la perspective de participer pleinement au développement de leur pays. Dans 8 pays d’Afrique, nous proposons également plusieurs masters en management de projets, en gestion de l’environnement, en transport de mobilité urbaine durable, en stratégies de développement où nous accueillons environ 400 étudiants chaque année, la plupart en activité professionnelle. L’Université poursuit également sa mission à travers la formation continue en présentiel pour environ 1000 auditeurs par an dans les différents champs d’activités de l’Université. Nous avons développé aussi l’enseignement à distance avec 2 masters à distance, plusieurs diplômes universitaires et plus récemment des cours en ligne ouverts et massifs. Aujourd’hui, l’Université Senghor compte environ 3000 diplômés parmi lesquels plusieurs ministres en exercice, des directeurs d’agence nationales, de nombreux directeurs dans les administrations africaines et de très nombreux chefs de projet dans les secteurs public et privé, dans des organisations internationales ou dans des ONG.

94 – La Francophonie peut s’inspirer de modèles ou d’expériences fructueuses dans d’autres espaces linguistiques ou régionaux. Y a-t-il une initiative que vous souhaiteriez particulièrement « importer » en Francophonie, ou une innovation que vous estimez indispensable ?

10L’Université Senghor étant une institution de formation, c’est dans ce champ que nous cherchons à importer des pratiques, et notamment des pratiques pédagogiques. Dans ce domaine, nous avons beaucoup à apprendre des anglo-saxons, souvent plus pragmatiques. D’ailleurs, nos étudiants apprécient plus particulièrement la manière d’enseigner de nos professeurs canadiens. En cherchant à développer une pédagogie active, davantage centrée sur l’étudiant, orientée vers le développement de compétences pratiques et transversales, nous nous inspirons en effet de modèles développés dans d’autres espaces linguistiques.

115 – Le monde, ces dernières années, connaît de profonds bouleversements. Des enjeux (la paix, les révolutions technologiques, le réchauffement climatique, le développement des inégalités) constituent des défis considérables. Quel peut être le rôle de la Francophonie face à ces enjeux ? Une « communauté linguistique » a-t-elle, face à ces défis, une utilité ?

12A minima, je dirais que le rôle de la Francophonie, face à ses bouleversements, est de les questionner. Je suis convaincu que cette communauté de valeurs que partage l’espace francophone est de nature à apporter un éclairage spécifique à ces questionnements et peut-être aussi des solutions spécifiques dans lesquelles la solidarité que se doivent entre eux les pays francophones prendra toute sa place. On le voit, en ce moment même, autour du numérique. La Francophonie est en train de prendre la mesure du défi que doivent relever en particulier les pays africains, notamment autour de la connectivité, et semble disposée à fédérer plusieurs initiatives pour les aider à le relever.

136 – Quels peuvent être les rôles de l’Université Senghor face à ces enjeux ?

14Là encore, dans le cadre de notre mission de formation, nous abordons ces sujets dans certains de nos programmes de formation et certains nouveaux programmes que nous développons. Je peux citer l’exemple du cours en ligne ouvert et massif (Clom) que nous avons réalisé avec l’aide de l’Organisation internationale de la Francophonie sur la Paix et la Sécurité en Afrique francophone avec l’objectif d’éclairer les participants sur les enjeux de cette question et les réponses qui ont pu y être apportées. Nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un autre Clom sur l’égalité Femmes-Hommes et comment la promouvoir et la mettre en œuvre concrètement dans les projets et les organisations. Nous avons aussi élaboré, avec l’Ecole des Mines de Nancy, tout un programme de formations de haut niveau sur les transitions (numériques, énergétiques, environnementales) que nous envisageons de proposer aux hauts fonctionnaires et cadres dirigeants africains.

15À notre échelle et dans le cadre de notre mission, nous restons donc pleinement attentifs aux évolutions du monde et adaptons nos actions à ces évolutions.


Pour citer ce document

Thierry Verdel, «Entretien de Marielle Payaud, Rédactrice en chef de la Revue internationale des Francophonies, avec Thierry Verdel, Recteur de l’Université Senghor», Revue Internationale des Francophonies [En ligne], Cinquante ans de Francophonie institutionnelle, publié le : 29/05/2020, URL : http://rifrancophonies.com/rif/index.php?id=1126.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Thierry Verdel

Professeur des universités à l'École des Mines de Nancy en France, Thierry Verdel dirige l’Université Senghor à Alexandrie, en tant que Recteur, depuis janvier 2017. Ingénieur civil des Mines de formation, son expertise porte sur la gestion des risques naturels et industriels et la gestion des situations de crises. À l’École des Mines de Nancy, il a dirigé le département Géoingénierie et l’équipe de recherche « Géomatériaux, Ouvrages et Risques » du laboratoire GeoRessources. Il a également occupé le poste de directeur du département Environnement de l’Université Senghor de 2007 à 2010.

À propos de l’Université Senghor d’Alexandrie

Opérateur de la Francophonie, l’Université Senghor propose, à Alexandrie et sur ses 10 autres campus en Afrique et en Europe, des masters spécialisés et des formations courtes répondant à des besoins de renforcement de compétences des cadres pour le développement de l'Afrique. Forte d’un réseau de plus de 200 professeurs et experts internationaux, venant de tout l’espace francophone ainsi que de ses collaborations avec de grandes institutions et organisations internationales, elle délivre des formations d’excellence, adaptées au contexte africain et à travers une pédagogie active centrée sur l’accompagnement de l’étudiant ou de l’agent en formation, dans son projet de professionnalisation.

www.usenghor-francophonie.org